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14/05/2007

Présent et avenir, C.G. Jung

Individuation et massification

Présent et avenir p. 58-60, C.G. Jung (1950)

medium_present_et_avenir_poche.jpgDans le désir du grand nombre se trouve la puissance qui permet de forcer les choses et de parvenir à la réalisation des souhaits ; le plus beau semble pourtant être de se laisser glisser avec douceur et sans douleur vers une espèce de pays d'enfance où l'on peut s'abandonner à la vigilance des parents et se dépouiller , comme lorsqu'on était enfant des soucis et de la responsabilité. Ne pense-t-on et ne s'occupe-t-on pas de vous en haut lieu ? A toutes les questions, des réponses sont prévues ; pour tous les besoins , le nécessaire est fait. Ce somnambulisme infantile de l'homme de masse est si éloigné de la réalité qu'il ne se pose jamais la question : qui donc paie ce paradis ? Pour le règlement de l'addition, on s'en remet aux institutions supérieures, ce que celles-ci acceptent volontiers, car leur puissance se retrouve augmentée par cette exigence. Mais plus leur puissance augmente, plus l'individu isolé se trouve dépourvu et affaibli.
Chaque fois qu'un tel état social prend des proportions importantes, il prépare les chemins de la tyrannie ; il lui ouvre les portes et la liberté de l'individu se transforme en un esclavage physique et spirituel. La tyrannie étant en soi immorale et prête à tout pour atteindre son but, elle est naturellement plus libre dans le choix de ses moyens qu’un régime qui tient encore compte de l’individu. Lorsqu’un tel régime entre en opposition avec une tyrannie, il éprouve rapidement l’inconvénient effectif qu’entraîne la sauvegarde de la moralité et se sent bientôt incité à utiliser si possible les mêmes moyens. De cette façon, le mal se répand presque obligatoirement, même si une contamination directe pouvait être évitée. Cette contamination est partout menaçante à l’extrême dès que les grands nombres et les valeurs statistiques ont acquis un poids déterminant.[…]

Seul peut résister à une masse organisée le sujet qui est tout aussi organisé dans son individualité que l’est une masse. Je me rends parfaitement compte combien une telle phrase doit paraître incompréhensible à l’homme d’aujourd’hui. Il a oublié la notion qui avait cours au Moyen Âge que l’homme est un microcosme, pour ainsi dire une image en réduction du grand cosmos.


p. 96

La "massification" ne vise nullement à favoriser la compréhension réciproque et les relations entre les hommes. Elle recherche bien plus leur atomisation, je veux dire l'isolement psychique de l'individu. Plus les individus sont  désagrégés les uns par rapport aux autres, moins ils sont enracinés dans des relations stables, plus ils sont susceptibles de se raccrocher à l'organisation étatique, plus celle-ci peut se densifier et vice versa.


p. 98

La question des relations humaines et des rapports interhumains dans le cadre de notre société est devenue un souci urgent en face de l'atomisation des hommes "massifiés", simplement entassés les uns sur les autres, et dont les interrelations personnelles sont innées par une méfiance généralisée. Lorsque les fluctuations du droit, l'espionnage policier et la terreur sont à l'oeuvre, les hommes sont acculés à l'isolement et à n'être que des parcelles menacées, ce qui cadre avec le but et l'intention de l'Etat dictatorial, qui repose sur l'amoncellement aussi massif que possible d'unités sociales impuissantes. [...]
C'est de la relation d'homme à homme que dépend sa cohésion (de la société libre) et par conséquent aussi sa force.

Note du traducteur, Docteur Roland Cahen, p. 61 :

Il ne faut pas se dissimuler que le capitalisme avec ses excès, qui réduisent une majorité sociale au prolétariat pour permettre la capitalisation des revenus d’une minorité d’autres individus, est une forme sociale tout aussi archaïque.
L’affrontement de ces deux systèmes économiques (le capitalisme et le communisme) révèle tout d’abord qu’ils sont aussi extrêmes l’un que l’autre et malheureusement le premier résultat de leur affrontement semble être de les radicaliser l’un et l’autre, d’augmenter les défauts de l’un et de l’autre.


p. 72-73 - Personification, divinisation du Verbe

La parole est, au sens littéral, devenue notre dieu et elle l'est restée, même si nous connaissons le christiannisme que par ouïe-dire. Des mots comme "Société", "Etat", se sont chargées d'une telle substance qu'ils sont quasiment personifiés. Au niveau de la pensée banale implicite, l'Etat est devenu, bien plus que n'importe quel roi des temps passés, le dispensateur inépuisable de tous les biens : l'Etat est invoqué, il est rendu responsable, il est mis en accusation, etc... La société elle, se trouve élevée à la dignité de principe éthique suprême ; on va jusqu'à lui attribuer des qualités créatrices.

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Jung semble insister sur la virtualité d'une telle entité que l'on appelerait Etat, Société, Nation, et que c'est l'individu qui est responsable de sa condition, en donnant trop de son pouvoir à cette entité, par soif de confort, de plaisir et de "liberté", ce qui augmente son asservissement. Il n'y a pas d'Etat, de Société qui soit tangible. Nous sommes responsable de notre irresponsabilité. A chaque fois que nous rejetons "la faute" sur un objet extérieur, nous nous leurrons et nous déresponsabilisons.

Commentaires

Merci de cette note. le texte à un côté très actuel et j'avoue que préoccupée surtout par le côté rêve et alchimie chez Jung j'avais un peu oublié cette facette. En plus, je suis heureuse que le tag Jung que j'avais réussi à faire émerger de l'ombre, engraisse un peu. J'étais un peu fatiguée et submergée ces derniers temps mais je vais me montrer à nouveau plus active et venir lire attentivement tes dernières notes qui m'ont l'air très intéressantes. Amitiés.

Écrit par : ariaga | 15/05/2007

Bonjour Ariaga,

Je pense que l'intelligence Jung tient aussi du fait qu'il connecte les différents aspects de la vie, les différents niveaux d'organisation de l'humanité. Jung trouvera donc facilement sa place ici et là. Mais est-ce qu'un blog sur le rêve et l'alchimie peut contenir ce type d'article ?...
Il faut tout de même prendre le temps de vivre pleinement...la vraie vie n'est-ce pas ?

Écrit par : jungne | 15/05/2007

Bonjour, jungne,

Je ne connaissais pas cet aspect de la pensée de Jung, qui rappelle combien le facteur déterminant n'est pas la politique, mais l'attitude individuelle face à la massification. Ce texte m'a rappelé la citation attribuée à Platon :

« Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants,
lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles,
lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter,
lorsque finalement les jeunes gens méprisent les lois, parce qu'ils ne reconnaissent plus au-dessus d'eux l'autorité de rien ni de personne,
alors c'est là, en toute beauté et en toute jeunesse,
le début de la tyrannie. »

Le rapport entre ces citations ne va pas de soi, mais Jung et Platon mettent tous deux en relation l'infantilisation et la tyrannie. Flatter l'enfant en nous ou l'enfant tout court : le cynisme de la tyrannie tient tout entier dans cette stratégie. Pour y échapper, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes, ce qui signifie, comme vous le dites bien, structurer son individualité, mais aussi rompre notre isolement en renouant des liens humains avec les autres.

À y réfléchir, c'est précisément ce qu'accomplit des blogs comme le vôtre (et, je l'espère, le mien) : mettre en relation des individus qui souhaitent échapper à la grande machine sociale pour se développer.

Écrit par : Guy Morant | 19/05/2007

Bonjour Guy Morant,

Piètre philosophe, je ne saurais dire le sens de la citation de Platon ni ce qu'il entend par tyrannie. Toutefois, je constate qu'en apparence, il semble y avoir deux formes d'infantilisation : celle qui rejettent l'autorité et la hiérarchie chez Platon (anarchie...), et celle qui vénèrent - divinisent - cette même autorité (obéissance, soumission).

Vous semblez dire que c'est la faute d'une "machine sociale" ou peut-être d'une hiérarchie, mais Jung semble insister sur la virtualité d'une telle entité que l'on appelerait Etat, Société, Nation, et que c'est l'individu qui est responsable de sa condition, en donnant trop de son pouvoir à cette entité, par soif de confort, de plaisir et de "liberté", ce qui augmente son asservissement.

Il n'y a pas d'Etat, de Société qui soit tangible. Nous sommes responsable de notre irresponsabilité. A chaque fois que nous rejettons la faute sur un objet extérieur, nous nous leurrons et nous nous déresponsabilisons.

Écrit par : jungne | 20/05/2007

Je conviens que je joue un peu avec le paradoxe tyrannie/anarchie. La citation de PLaton ne s'imposait peut-être pas.

Pour ce qui est de la machine sociale, je ne fais que paraphraser Jung : « Pour le règlement de l'addition, on s'en remet aux institutions supérieures, ce que celles-ci acceptent volontiers, car leur puissance se retrouve augmentée par cette exigence. Mais plus leur puissance augmente, plus l'individu isolé se trouve dépourvu et affaibli. » Au fond, Jung indique que les institutions supérieures existent, mais que nous leur donnons nous-mêmes du pouvoir en abdiquant notre responsabilité et en nous reposant sur elles. En agissant ainsi, l'individu paie son infantilisme un prix exorbitant : non seulement il devient l'esclave d'une tyrannie, mais il est isolé et affaibli.

Cela dit, vous avez raison de rappeler que l'asservissement de l'homme n'est pas que le fruit des manœuvres cyniques d'une tyrannie, mais qu'il résulte avant tout de notre irresponsabilité. Jung fait effectivement de l'infantilisme une cause et non une conséquence de notre état.

Écrit par : Guy Morant | 20/05/2007

La question de la machine sociale n'est pas évidente car d'un côté il y a un phénomène concret et de l'autre des concepts personifiés : l'Etat, la Société. Mais qui prend le métro ou la voiture tous les jours pour se rendre au bureau de tel ou tel ministère ? Qui prend les décisions ? Ce sont les individus. Des humains avant d'être facteurs, agriculteurs, cadre supérieurs ou politiciens.
Jung ne met pas en cause la réalité du phénomène, mais la personification de ces concepts. Il dit : "La parole est, au sens littéral, devenue notre dieu et elle l'est restée, même si nous connaissons le christiannisme que par ouïe-dire. Des mots comme "Société", "Etat", se sont chargées d'une telle substance qu'ils sont quasiment personifiés. Au niveau de la pensée banale implicite, l'Etat est devenu, bien plus que n'importe quel roi des temps passés, le dispensateur inépuisable de tous les biens : l'Etat est invoqué, il est rendu responsable, il est mis en accusation, etc... La société elle, se trouve élevée à la dignité de principe éthique suprême ; on va jusqu'à lui attribuer des qualités créatrices." p. 72-73 (je vais ajouter la citation à l'article tellement ça me semble crucial)

Écrit par : jungne | 20/05/2007