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02.06.2007
Entre le mal et le diable
Le mal : une réalité intérieure
Les notions absolues d'union cosmique, de "grand tout" ou de divin n'empêchent pas le concept (relatif) du "mal" de prendre un sens très fort. Pour cela il est nécessaire de s'éloigner d'une vision purement matérialiste et de plonger dans l'univers du sens et des sens. Cela consiste à donner de l'importance à la subjectivité de chacun : nos sensations et sentiments, plutôt qu'à une soi-disant objectivité scientifique.
Jung qui a longtemps étudié l'inconscient collectif, l'affirme : le mal existe. En quoi consiste-t-il ?
Selon lui, les différents archétypes qui constituent les principes naturels de l'esprit humain sont des potentiels inestimables, dont on peut tirer une énergie infinie. Or tout ce qui est naturel n'est pas bénéfique. Ou plutôt : certains éléments de la psyché humaine sont sources de grandes afflictions, d'illusions, de folie. Inceste, pédophilie, sadisme, homophobie, xénophobie. Des personnes et des organismes entiers se vouent à la cruauté, et aux actions de destructions. Lorsqu'on a fait un choix clair pour le bonheur et contre le malheur, il devient crucial de déceler en nous ces forces perturbatrices (passons l'approche non-dualiste). Puisque ces dernières génèrent de la souffrance, on peut parler symboliquement de "mal", et l'exotérisme ne se prive pas de personnifier le symbole en "Diable".
Chacun de nous possède ces potentiels de destruction et d'affliction et il ne dépend que de nous de les écarter ou de les transmuter. Cela dit, il ne faut pas se leurrer : autant la colère peut aboutir soit à la créativité soit à la destruction, la haine à l'état pur est très difficilement mutable. Il est possible que des personnes naissent avec des potentiels négatifs très développés, et d'agir en vrais démons, manipulateurs ou psychopathes. On peut envisager par ailleurs la possession ( c.f. : exorcisme) comme un phénomène d'emprise par ce type de forces archétypiques.
Si nous avons tous des potentiels de malheur, il n'est pas étonnant que dans l'ensemble, nous vivions des états d'affliction ou sommes victimes agressions. Nous agressons aussi à notre tour, presque sans exception. La seule façon de se débarrasser des "forces obscures" est de les combattre en nous.
Des expressions comme le Diable ou le mal peuvent être des raccourcis pour parler de ces potentiels de souffrance, ce qui ne posent pas de problème en soi, de la même façon qu'on dit "eau" pour parler de substances se trouvant à différents endroits en des états différents. Cependant, la conceptualisation du mal concorde trop souvent avec le moralisme duquel découlent automatiquement des jugements de valeur. Ainsi, « le mal » se charge de toute une panoplie de connotations négatives, de sentiments désagréables, et perd rapidement son statut d’accessoire utile. La morale dans sa dimension strictement dualiste empêche d’accéder à l’amour véritable en le simulant, et rend le "combat intérieur" non avenu. Cela revient à attiser le feu que l’on veut éteindre.
Plutôt que de parler du "mal", ne faudrait-il pas parler de forces ou de "tendances psychiques visant à provoquer toujours plus de souffrance, d'aveuglement et de déraison" ? C'est long à dire, je l'avoue...
Le Diable : il est là-bas !
Lorsqu'on confond la carte et le territoire, le concept et le réel signifié, les confusions apparaissent. La personnification du mal mène droit à son extériorisation : au manichéisme. Tout à coup, l'humain (tout en étant pêcheur) devient vierge, et c'est le Diable qui cause le mal. Il faut donc détruire ces hommes et ces femmes qui émanent de ou pactisent avec lui. Les Américains, les Islamistes, les industriels, les croyants, les athées. Nous projetons nos propres « ombres » sur les autres et ça nous donne l’impression d’être plus purs.
Cette attitude a trois défauts majeurs :
- On oublie que le mal est en nous, on le nie et on le refoule
- On nourrit la haine et l'aversion donc le mal en nous
- On n'est plus capable de voir l'autre diabolisé dans le long terme et on ne l'autorise plus au changement
Tout cela prend une échelle politique et planétaire lorsque des politiques, des dictateurs, des Etats et des religions induisent massivement cette mentalité pour mieux manipuler l’opinion publique. Les individus perdent alors leur intégrité et leur autonomie. Sujet abordé plus amplement dans Présent et Avenir, C.G. Jung.
Sur le même thème :
- La conjonction des opposés dans le travail sur l'ombre (psychologie jungienne)
- Savoir gérer le mal (site université Paris 5)
Voir également "la morale athée"
Vidéo de C.G. Jung sur la guerre (et le mal) in English
19:30 Publié dans _Glossaire_ | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Religion, morale, mal, diable, introspection, Jung, nihilisme
Commentaires
Merci pour cet intéressant article qui met en évidence les dangers du refoulement de l'ombre. La lumière ne brille q' en étant un des opposés de l'obscurité. Je pense en lisant ce texte aux "Quatre sermons aux Morts" de C.G.Jung où on peut lire "L'Abraxas est le Dieu difficile à connaître. Sa puissance est la plus grande, car l'Homme ne la voit pas. du soleil il voit le summum bonum, du Diable l'infimum malum, mais de l'Abraxas il voit la VIE toujours indéfinie qui est la mère du bien comme du mal."
Excuse moi, si je n'ai pas été très présente sur ton blog ces derniers temps mais j'ai eu quelques difficultés à assumer le quotidien. Amicalement.
Ecrit par : ariaga | 05.06.2007
Bonjour, jungne,
J'ai toujours trouvé que les deux attitudes qui consistent à psychologiser le mal (mal=douleur, traumatisme d'enfance) et à l'extérioriser ne résolvent pas le problème.
Vous affirmez bien deux principes :
- le mal existe, il n'est pas seulement un synonyme de déséquilibre mental ;
- s'il existe, nous préférons croire qu'il appartient exclusivement au diable, aux tueurs en série, aux violeurs, aux politiciens corrompus, etc. Hélas, il existe en chacun de nous, au moins à l'état de potentialité. Même si nous ne deviendrons jamais des criminels, notre aveuglement au mal peut nous rendre pires.
Les enseignants savent distinguer un enfant qui agit mal, mais « qui a un bon fond » d'un enfant méchant. Ce dernier est parfois le fruit indigne d'une famille aimante et équilibrée. Bien sûr, certains enfants se comportent toujours de manière exemplaire, sans aucun acte préjudiciable à leurs camarades. Sont-ils pour autant exempts de ce mal qui habite les méchants, tel un démon ? En réalité, c'est souvent la peur qui les empêche de commettre les mesquineries, les cruautés, les exactions dont ils sont les victimes. Le mal réside en eux comme en n'importe qui, mais leur morale auto-justificatrice les empêche de le voir.
Ecrit par : Guy Morant | 09.06.2007
"Même si nous ne deviendrons jamais des criminels, notre aveuglement au mal peut nous rendre pires."
- Mieux vaut ne pas prendre cette possibilité comme une certitude...!
"enfant méchant"
- Qui a un bon fond ?
Dans toute religion, on prétend que tout être a une partie divine : c'est l'immanence. Ce qui permet de relativiser, mais effectivement le "mal" peut prendre des proportions effrayantes chez des individus. Les "exorcistes" seront-ils assez nombreux ?
On peut aussi ignorer ou réfuter le mal en général car cela est arrangeant. Ca déculpabilise.
Ecrit par : jungne | 10.06.2007