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12/01/2008

CICNS : pertinent ou inquiétant ? ou les deux ?

Le Centre d'Information et de Conseil des Nouvelles Spiritualités (CICNS) tente de montrer combien le gouvernement actuel s'acharne à diaboliser autant de nouvelles spiritualités que possibles, en tout impartialité. Ils prétendent défendre aucun mouvement, aucune doctrine en particulier, mais met en garde le public contre la pensée unique, une certaine manipulation des masses par l'Etat ou les médias. On les accuse dès le début d'être la vitrine soft de la Scientologie ou d'autres "sectes" pour riposter contre la lutte-antisecte. Beaucoup s'inquiètent également de l'indulgence du Président de la République actuel à l'égard de "spiritualités en marge" comme l'Eglise de S...

L'effort à dénoncer les chasses aux sorcières, les dénonciations biaisées et abusives est salutaire. Mais ce n'est pas parce qu'un camp manipule que l'autre ne manipule pas... là est la limite du CICNS, à mon sens. On peut penser aussi que toute cela n'est souvent qu'un conflit d'intérêt (argent, pouvoir, sexe) plutôt qu'un conflit pour la vérité ou le bonheur.


La Miviludes marque dans son rapport (PDF) de 2006 :

[...] Maintenant que la Scientologie se dit « inscrite dans le paysage », sans doute a-t-elle choisi de s’en remettre à d’autres, comme la CAPLC et le CICNS, pour remplir le rôle peu glorieux « d’empêcheur officiel de tourner en rond ». Elle préfère le « politiquement correct », consacrant son énergie à des causes susceptibles de se révéler plus rentables en termes d’image (lutte contre la drogue, droits de l’Homme, humanitaire…) par le biais d’associations plus ou moins affichées comme officiellement liées à son activité, telles que la Commission des citoyens pour les droits de l’Homme
(CCDH), « Non à la drogue, oui à la vie », l’« Association internationale des jeunes pour les droits de l’Homme », « Les ministres volontaires » et « Criminon ». Sous le titre « La Scientologie fait sa promo »115, l’hebdomadaire Marianne décrivait une nouvelle campagne lancée par l’organisation, avec distribution du premier volet d’une série de trois tracts à sa gloire, tirés chacun à un million d’exemplaires. Le journaliste notait que la date de lancement de cette opération coïncidait avec celle du démarrage des travaux de la Commission d’enquête parlementaire, et il concluait en
s’interrogeant : « Aurait-elle (la Scientologie) quelque chose à se reprocher ? »
Certes, la Scientologie n’apparaît pas en première ligne, mais l’analyse attentive des arguments utilisés et des méthodes déployées aux avant-postes par la CAPLC et le CICNS contre la Commission d’enquête parlementaire, laisse à penser qu’elle les a beaucoup inspirés … et plus si affinités.
« Là où les universitaires (sociologues, ethnologues, historiens) et tous les mouvements spirituels minoritaires demandent, depuis de nombreuses années, la possibilité d’un débat contradictoire
dans l’enceinte du Parlement, nos élus au suffrage universel se vantent de l’absence totale de contradiction et de l’unanimité imposée au débat »101. Les propos de sociologues, parfois habilement tronqués, sont aussi régulièrement utilisés pour nier le problème sectaire.


Quelques interview par le CICNS en vidéo :

Sylvie Simon, écrivain et journaliste, auteur de plusieurs ouvrages sur la vaccination et les médecines alternatives. Elle consacre son temps à la diffusion de vérités dérangeantes au sujet des liens entre les intérêts financiers, la santé publique et la politique. Dans cette interview, elle exprime sa révolte devant une politique d'état liberticide :

Christiane Singer, chargée de cours à l'université de Fribourg, puis écrivain. Elle a suivi l’enseignement de Graf Karlfried Dürckheim :




Anne Morelli est historienne. Son parcours universitaire l'a conduite à travailler sur des questions de sociologie des religions. Elle est directrice adjointe du centre interdisciplinaire d'étude des religions et de la laïcité à l'université libre de Bruxelles. Dans cette interview, elle décrit avec éloquence et sans passion - elle est athée - la condition des minorités spirituelles en France et en Europe.




Michel Maffesoli dirige la chaire de sociologie Durkheim à la Sorbonne. Il se dit être "le spectateur attendri de ce qui est" et s'est donné comme tâche de "trouver les mots pour dire notre temps". Il nous parle ici de la place des nouvelles spiritualités et de l'émergence de nouvelles formes de rapports humains dans notre société en mutation.



29/10/2007

La mécanique de l'esprit et de l'invisible

e453807af88c46653401df62ddc4352f.jpgTout ce qui ressort du relatif est rationnel
Dans la dualité, on oppose les contraires, on distingue les individus, on dissèque les éléments d'un système. Dans l'absolue que vivent certains mystiques, où toute opposition disparaît, où toute loi s'effondre, la rationnalité n'est plus. Toutefois, la psyché humaine fait partie de la réalité duelle, même si elle est impalpable, au même titre que la lumière.

Nous sommes tous des névrosés aux yeux des psychiatres. Beaucoup ne l’admettront jamais. Ceux qui cherchent la spiritualité le font surtout à cause d’un mal-être. Aveu sincère ? Cela arrive, mais de toute façon on se rattrape avec les « super-techniques de l’illumination ». La science et la raison n’ont pas résolu les maux de l’âme, donc il fallait bien trouver autre chose.
La spiritualité, croit-on, dépasse toute rationalité. Et les imperfections s’effaceront par-delà toute logique. En fait, la seule logique est celle de l'accroissement. Croire plus, méditer plus, prier plus. Et mon âme est purifiée !

Les adeptes des nouvelles croyances s’abreuvent de théories ésotériques toujours plus secrètes (au rayon best-seller) et accumulent les techniques transcendantes. Les croyants "rétro" suivent prêches et enseignements assidûment, multiplient les pratiques religieuses et/ou énergétiques. Ils veulent aller toujours plus haut dans le ciel, et perdent contact avec la terre - le concret. Quelque part, ils cherchent à fuir le rationnel car le changement leur semble beaucoup plus probable dans la magie. Les idées merveilleuses.

Malgré tout, un nombre croissant de personnes doivent se rendre à l’évidence : les changements sont rares et minimes. Parfois, les résultats sont inverses à ce qui est escompté. Dans ce contexte, mêmes dans les milieux New Age, des voix s’élèvent pour dire que l’on ne peut pas échapper à la « mécanique », admettant le génie de Descartes. Oui, selon eux, la psyché, l’âme a son propre mécanisme, comme une horloge ou une voiture. La spiritualité commence et finit avec le ménage et la vaisselle, les factures EDF, les déclarations d'impôts et la plomberie de la salle de bain.

Si une personne a un traumatisme psychique, méditer ou prier ne le sauveront pas. La voie psychothérapeutique s’impose, faute de candidat alternatif convaincant. Si un dépressif, par exemple, est « surchargé d’entités » (possédé), aucune thérapie, aucun médicament ne fonctionnera. Il doit être débarrassé de l'obstacle principal à sa guérison, diraient certains médiums, shamanes et exorcistes. Tout cela n’est pas scientifique bien sûr, mais il semble que, même dans le paranormal, il y ait une logique implacable.

On peut donc penser que ce qu'on nomme en fait « l'irrationnel », est en fait parfaitement rationnel mais régi par des lois encore ignorées du grand nombre. L'irrationnel, pour ainsi dire, n'existe pas.

02/10/2007

Bouddhisme : culture, politique ou spiritualité


294a285c533ebfe5c40bf0613b143c74.jpg Il y a un temps, le mouvement Free Tibet auquel s'étaient ralliées des personnalités comme Richard Gere, Sting ou les Beastie Boys, luttait contre l'invasion chinoise en donnant notamment un tableau très romantique de la culture tibétaine. Cette image idéalisée du Tibet et du bouddhisme tantrique persiste encore en Occident aujourd'hui. A l'inverse d'Adam Yauch (Beastie Boys), Shamar Rinpoché (second chef spirituel de l'école Karma Kagyu après le Karmapa) dressait déjà en 1993, un tableau beaucoup moins attirant du bouddhisme et de la "sagesse tibétaine", sans approuver l'action des maoistes. Texte disponible sur son site officiel en anglais uniquement.

Ce n'est pas une image réductrice d'athée, mais une vive critique du soubassement politique des institutions religieuses. Une mise en garde de la confusion entre culture, tradition et spiritualité. Ce qui est assez surprenant de la part d'un des plus hauts dirigeants de la hiérarchie religieuse. Il attire par ailleurs l'attention sur le nombre peu élevés de maîtres accomplis, et le grand nombre de lamas qui ne sont pas ce que l'on croit. Un message non de méfiance, mais de vigilance... Lisez plutôt :


Pas besoin de trop de tradition
Enseignement oral donné à Vienne, Autriche, en 1993
Source : No need for too much tradition

Certains pratiquants occidentaux considèrent que le bouddhisme tibétain est en partie mélangé à la tradition tibétaine. Souvent, ils ne peuvent distinguer les deux. Il est pourtant très important de savoir la différence entre tradition et Dharma.
Les biographies de Milarépa , Marpa et Gampopa relatent seulement le pur Dharma. Tout ce qui concernait les grands maîtres Kagyu, de leur façon de vivre à leur façon d’enseigner, était du Dharma authentique. Par exemple, Marpa introduisit les enseignements d’Inde au Tibet. Il étudia d’abord le Dharma en Inde selon la tradition indienne. Naropa, son enseignant, vivait en Inde. La plupart du temps, il vivait nu. Parfois, il se paraît des ornements d’un Heruka. C’était la coutume de certains yogis en ces temps. Mais Marpa n’a jamais demandé aux Tibétains de copier le style vestimentaire de Naropa. Quand Naropa enseignait au Tibet, il n’a transmis aucune coutume indienne tel que le port des robes « sadhou ». Ses disciples tibétains continuaient à porter la tchouba, un type de vêtement tibétain. Marpa enseigna le Dharma d’une façon très pure.

En Occident, vous avez beaucoup lu à propos des « lamas tibétains ». Certains érudits occidentaux ont voyagé au Tibet à la recherche d’aventure. Plus tard aux Etats-Unis, Lobsang Rampa a écrit des livres pleins de fantaisies, racontant des histoires de voyage astral, à propos de transmission de messages d’esprit à esprit. Les pratiquants bouddhistes hautement réalisés obtiennent des capacités comme appréhender des phénomènes surnaturels ou lire dans les pensées. Le méditant, en atteignant un très, très haut niveau, est amené à comprendre des choses incroyables. Le Bouddha, par exemple, connaît toutes les pensées de chaque être vivant. Malheureusement, Lobsang Rampa a déformé ces pouvoirs spéciaux. Il en fit des pouvoirs mystiques. Il a produit l’idée factice qu’une personne peut déplacer son esprit vers une autre afin de lire ses pensées. Ses livres ont inspiré beaucoup d’idées négatives et fausses à propos du Tibet. Plus tard, lorsque les traductions des biographies sont sorties dans les différentes langues occidentales, elles étaient truffées de tout ce sensationnalisme. Ainsi, de nombreuses idées erronées à propos des saints du bouddhisme tibétain se sont développées. Un exemple est de clamer qu’ils pouvaient tous voler dans les airs.

La plupart des Occidentaux pensent que tous les lamas tibétains sont totalement purs. Quoi qu’ils fassent, ils pensent : « Oh, il doit y avoir un sens caché derrière cela. » Lorsqu’un lama agit d’une manière étrange, il doit y avoir une bonne raison. Ils croient que le lama doit avoir vu quelque chose dans leurs esprits. Cela fait partie de mon expérience personnelle avec des Occidentaux.
Un autre idée fausse des Occidentaux est de penser qu’il est important de préserver toutes les traditions tibétains dans la pratique du Dharma. Ils pensent que le système des monastères tibétains est en rapport avec l’illumination. De nos jours, on peut facilement voyager au Tibet. Les gens sont souvent choqués par la réalité quand ils se retrouvent sur place. Combien la réalité diffère des idées qu’ils se faisaient. Ils se disent : « Qu’est-ce que c’est que ça ? les lamas sont comme nous, ils ont les mêmes problèmes que nous. » Certains d’entres eux deviennent complètement perdus. Mais la vérité est que les lamas sont juste des êtres humains.
A Kathmandou, vous pouvez voir des moines qui vont au casino. Je peux le dire ici car certains d’entre vous l’ont vu par eux-mêmes. Ce n’est pas un secret.

Comment le système des monastères tibétain fonctionne-t-il ?
Il y a très longtemps, un système qui consistait à mettre de très jeunes enfants au monastère fut créé au Tibet. Ils furent nourris et éduqués gratuitement. Dans la contrée qui est maintenant l’Afghanistan, il y avait un « royaume Vajrayana » appelé Oddiyana. Le roi qui régnait était un véritable saint. Il avait en fait atteint l’Eveil et enseignait à tous ses sujets. Ces derniers atteignirent également l’état de Bouddha et le royaume disparu. Plus tard, un roi tibétain voulut en faire autant. Il voulut mettre fin au samsara en faisant disparaître le royaume du Tibet. Il mit en place de nouvelles règles. Des monastères pour les nonnes et moines furent érigés partout dans le pays. On fournit gratuitement la nourriture à tous les nonnes et les moines. La récolte des paysans allait aux monastères. Il y avait des moines réalisés, mais ils étaient une minorité, peut-être un sur un million. Les êtres éveillés étaient très rares parce qu’il y avait tellement de distractions. Il y avait assez pour manger mais pas grand-chose à faire. Aucun d’eux ne pratiquaient comme Milarépa le faisait à une époque plus reculée. Quoi qu’il en fut, il y avait un monastère dans chaque vallée et le Tibet entier était rempli de monastères abritant une grosse administration.

Au commencement, il y avait un maître Kagyu qui fonda un monastère d’une manière irréprochable. Il initia un programme d’étude et un centre de méditation. Son souhait était de préserver les enseignements. En ces temps, il n’y avait pas encore le système des Toulkous (système de reconnaissance des maîtres bouddhistes qui se réincarnent par leur propre gré). C’était alors au fils du maître de succéder à son père pour la prise en charge du monastère. C’était ainsi que les monastères Kagyu se répandirent. Mais au fil du temps, les choses se détériorèrent. Les monastères devinrent de petits royaumes avec des administrateurs très arrogants. Ils étaient souvent très malins. Ils savaient que les chefs spirituels étaient nécessaires pour contrôler le peuple. Ils faisaient en sorte de positionner un chef spirituel tout en gardant tout le pouvoir dans leurs propres mains. Tout cela est très politique. Sous la façade spirituelle se dissimulait une réalité politique toute autre.

Chaque monastère possédait des terres parfois très étendues. Lorsque les monastères faisaient frontière commune, chacun voulaient protéger ses propres terres. Si un animal passait de l’autre côté, il y était gardé. De temps en temps, des combats éclataient à cause d’un litige lié au tracé des frontières. Les paysans travaillaient sur la terre tels les esclaves des monastères, et les administrateurs régnaient comme des tyrans.

Le dirigeant officiel du pays n’avait quasiment aucun pouvoir. Chaque monastère régnait en maître. Entre les monastères, les conflits étaient incessants. Le gouvernement était complètement démuni. Ce fut bien plus tard qu’il réussit à reprendre du contrôle et s’organisa comme les monastères. Enfin, le pays fut régi d’une manière stricte et sur des principes religieux. Mais les bons pratiquants ne faisaient pas partie de l’administration. Les bons moines et maîtres pratiquaient dans l’isolation. Presque personne n’atteignait l’Eveil dans un monastère. Les moines étaient organisés trop strictement par l’administration. La religion et la politique étaient tellement enchevêtrées au Tibet. Les politiciens utilisaient la religion pour contrôler le peuple. Le problème ne venait pas des maîtres Eveillés, mais des administrateurs. Malheureusement, les Occidentaux pensent que tout dans les monastères tibétains tiennent du Dharma. Ils pensent qu’un monastère est un grand mandala, que chaque moine est un certain aspect du Bouddha et que le gourou (lama) est Dordjé Tchang.

Les gens croient également que les trônes des lamas font partie de la pratique du Dharma. En vérité, ils sont souvent une source de conflit. Prenons l’exemple du trône que vous avez préparé pour moi. J’y suis assis en ce moment même. Si vous ne préparez pas la même chose pour un autre enseignant, les problèmes surgissent. C’est le fait de la politique. Si vous proposez un beau siège, personne ne ferait des problèmes. Les lamas tibétains âgés, mêmes ceux qui sont bons et amicaux, sont habitués à certaines coutumes qui appartiennent à leur culture. Lorsqu’ils viennent en Occident, l’absence d’accompagnement musical tibétain, de brocard sur le trône, peuvent leurs faire sentir un manque. Ils vont aussi vous dire que vous devriez tout réarranger d’une certaine façon. Vous penserez peut-être que cela fait partie de la pratique. Si c’est le cas, vous recomposez la tradition tibétaine en Occident. Je ne pense pas que ces protocoles culturels vont perdurer. Si cela se passe, ils seront source de problèmes dans l’avenir. Qui devrait avoir le trône le plus élevé ? Quelqu’un va forcément avoir un trône plus bas. C’est de cette façon que beaucoup de problèmes apparaissent.


Vous devez voir la différence entre le Dharma et la tradition. Lorsque des problèmes arrivent, sachez qu’ils ne viennent pas des êtres Eveillés, mais des administrateurs. Même les communistes chinois qui n’ont aucune foi, utilisent de temps en temps la religion pour leurs propres fins politiques. Il en est ainsi parce que les systèmes administratifs sont bien établis et très puissants. En Occident, vous n’avez pas la nécessité d’adopter ces aspects administratifs et politiques. Je ne veux pas dire que vos lamas devraient s’asseoir directement sur le sol, ou que vous devriez pointer vos pieds vers eux quand vous vous asseyez. Mais qu’il n’y a pas besoin de trop de tradition.

Shamar Rinpoché


Voir aussi :
- la fonction de la religion
- attention, institution et moutons
- la religion, l'institution et la guerre
- idéalisme, maîtres et adoration

02/08/2007

Krishnamurti, gourou ou anti-gourou ?

691524986239e3a005ef56a614a4252a.jpgL'idée que personne n'a besoin de maître, de guide spirituel ni de gourou est très répandue aujourd'hui, même dans les cercles religieux et spirituels. Les personnes qui revendiquent cette démarche "indépendante" font souvent référence à Krishnamurti, lorsqu'ils ne sont pas tout simplement anarchistes ou ultra-libertaires. Avec les dérives sectaires et l'ego-trip des gourous (sectes ou pas), on comprend la réticence voire la révolte de certains pratiquants ou penseurs comme Krishnamurti, qui prônent l'indépendance et l'auto-responsabilisation. Toutefois, la position de ce dernier n'est pas sans contradiction. Voici un article que j'ai remarqué sur Internet qui analyse en détail en quoi le discours du grand Krishnamurti paraît contradictoire...


Source : Krishnamurti était-il un gourou ?

La vie de Krishnamurti fut consacrée à l'enseignement. Cependant, son souci majeur d'éviter à son message les murs clos d'une dogmatique religieuse -et donc toute gourouisation de sa personne- le conduisit dans une situation paradoxale : enseigner en déniant son rôle de gourou.

C'est cet aspect que développe Jacques Vigne.

Jacques Vigne, Docteur en médecine, a obtenu, en tant que psychiatre, des bourses de la Fondation Romain Rolland et de la Maison des Sciences de l'homme pour étudier en Inde, où il vit depuis plusieurs années, les rapports entre la guérison psychologique et l'enseignement traditionnel du Yoga. Il est l'auteur de l'outrage "le maître et le thérapeute" Ed. ALbin Michel 1991.

Lorsqu' on lit la vie et l'enseignement de Krishnamurti, on se trouve devant un paradoxe: il dénie le lien Gourou-disciple' mais était lui-même entouré d'un groupe de personnes qu'on pouvait difficilement appeler autrement que disciples, sans compter les milliers de gens qui venaient assister à ses entretiens et qui en retiraient une aide pour leur vie spirituelle. D'autre part, il dénonce la plupart des pratiques traditionnelles, disant que la vérité ne peut être obtenue par l'effort, mais a lui-même consacré un temps considérable à la sadhana, en particulier durant les "années oubliées" d'Ojai entre 1930 et 1946 et les quinze mois de silence et de retraite totale qu'il a observé en 1950-1951.

C'est pour éclaircir ce paradoxe que j'ai décidé d'étudier avec quelque détails la vie et l'action de Krishnamurti sous l'angle de la relation maître-disciple. Je me suis principalement fondé sur la récente biographie de Pupul Jayakar, une des plus proches disciples indiennes de Krishnamurti pendant près de quarante ans. J'ai laissé une large place à la citation car je préfère présenter les faits plutôt que de me lancer dans des interprétations par trop personnelles.

Jiddu Krishnamurti est né en 1895 d'une famille de brahmines pauvres de l'Andhra Pradesh (province qui se situe à peu près au centre de l'Inde). A l'âge de treize ans, son éducation est prise en main par C. W. Leadbeater, un membre influent de la Société Théosophique, qui le reconnaît comme le « futur enseignant du monde »

La crise d'Ojai et le "processus"

C'est à Ojai, en Californie, à l'âge de vingt-six ans, que Krishna vécut une crise qui influencera le reste de son existence. Ces épisodes sont décrits par Mary Lutyens sous le nom de « processus », qui durera trois mois en 1922, cinq mois en 23-24, puis reviendra en Suisse dans les années qui suivront, et de nouveau d'une manière intense à Ooty en 1948.

En 1922, Krishnamurti suivait depuis trois ans l'enseignement théosophique. Impressionné par un message des "Maîtres" transmis par Leudbeater et par ailleurs ébranlé par la tuberculose de son frère Nitya, il se met à méditer régulièrement et intensément, ce qu'il ne faisait pas auparavant . Au bout de trois semaines? il est capable de visualiser pendant toute la journée l'image du Bouddha Maitreya. Puis il perd, au moins partiellement, le contrôle. Il se sent dépersonnalisé et demande « Mère, touche-moi le visage, s'il te plaît; est-ce qu'il est toujours là ? » Il est dédoublé: « Il continuait à appeler Krishna (son propre nom) jusqu'à ce qu'il sombre dans I'inconscience... Il avait deux voix: I'une était celle du corps, I'autre celle de Krishna. »

Des douleurs physiques apparaissent dans la colonne vertébrale, la nuque, la tête: elles suivront Krishna tout au long de son existence dès qu'il reste un moment au repos .Il est important de noter que son sommeil reste très régulier, ce qui va à l'encontre d'un phénomène psychiatrique. Au bout de quatre mois, le processus semble aboutir à une sorte de dénouement lorsque Krishna sent une douleur monter le long de la colonne vertébrale pour atteindre le centre du front ce qui est interprété par l'entourage comme l'éveil de la Kundalini, phase essentielle de la pratique yoguique.

Ces données psychologiques ne sont pas en contradiction avec l'interprétation yoguique du processus. La Kundalini est une force neutre qui peut devenir ou sexuelle ou spirituelle, et Krishna a évidemment opté pour la seconde solution. A propos de la douleur physique, on parle dans le yoga de processus de "khryia", mot qui signifie à la fois action et purification. C'est ce second sens que Krishnamurti donnait au phénomène qui se déroulait en lui: une purification du corps pour qu'il puisse supporter harmonieusement la force bouillonnante de l'esprit. Si la récurrence de cette douleur physique ne semble pas avoir été le fait d'autres sages réalisés de l'Inde, c'est peut-être dû au fait que Krishnamurti était à cheval sur deux cultures, sur deux mystiques: l'esprit de Krishnamurti pouvait résoudre la contradiction car il était fort, mais le corps ressentait néanmoins le contrecoup de cette tension permanente entre l'Orient et l'Occident. Grâce à cette série d'épreuves psychiques et physiques, Krishna peut maintenant prétendre au titre de gourou doué d'une sorte de charisme chamanique à l'intérieur de la société théosophique.

Les phénomènes d'Ojai ont continué en filigrane. Il écrit par exemple trois ans plus tard, en 1926: « J'ai tellement changé ces deux dernières semaines, à la fois à l'intérieur et à l'extérieur, mon corps, mon visage, mes mains, tout mon être a changé. La seule manière de respirer l'air frais de la vie c'est par un changement constant, un constant tourment, une constante inquiétude.>>

En faisant un bond en avant de vingt-cinq ans dans la vie de Krishnamurti, on retrouve un épisode analogue à celui d'Ojai. Il s'est déroulé cette fois-ci en Inde, en 1948, dans la station estivale d' Ooticatamund.

Krishnamurti écrira, plus de dix ans après les phénomènes d'Ooti:<< C'est étrange. Les choses qui sont arrivées à Ooti reviennent bien que personne ne s 'en aperçoive - c 'est très fort ... Ies "roues " [les chakras] d 'Ooti sont en train de travailler furieusement et douloureusement >>. Mais à la même époque, Signora Scavarelli, une disciple très proche de Krishnamurti spirituellement et son hôtesse à Gataad (près de Saanen, en Suisse) pouvait écrire après avoir été témoin d'une recrudescence du "processus": << Ses entretiens à Saanen n'étaient pas indépendants de ces états intérieurs. Toute séparation entre ces évènements mystiques et sa vie quotidienne semble s'être effacée. >>

La fin de cette séparation marque peut-être le moment où Krishnamurti, grâce à son évolution intérieure, a maîtrisé les phénomènes manifestes de dissociation pour ne plus conserver que cette dissociation mentale qui est la définition même de la conscience.

Le discours d 'Ommen

En 1929, après deux ans de réflexion, Krishnamurti , décide de dissoudre l'Ordre de l'Etoile dont il est le président. Cet ordre avait été fondé spécialement pour préparer son avènement en tant qu' 'enseignant du monde,' La dissolution d'une institution puissante de plusieurs milliers de personnes, la restitution d'une grande propriété avec un château aux donateurs est certainement un fait rare dans l'histoire des mouvements spirituels.

Quand on lit attentivement son fameux discours du 3 août 1929, on s'aperçoit qu'il critique implacablement la notion d'organisation et de leader spirituel, mais qu'il ne renie pas du tout sa fonction de Maître spirituel. Il reproche aux membres de l'Ordre de l'Etoile de s'être construit leur propre cage, d'avoir abandonné institutions et croyances chrétiennes de départ pour retomber dans une institution et une croyance qui ne valaient guère mieux. Comme les Maîtres spirituels sérieux, il repousse la notion de grade ou de diplôme sur la voie: <<Vous êtes habitués à ce qu'on vous dise de combien vous êtes avancés, quel est votre statut.spiÎituel : comme c 'est puéril!>>. Ceci dit, il ne repousse pas l'idée qu'il est un Maitre: c'est déjà grâce à son statut de qu'il a pu se permettre ce coup d'éclat qui est de dissoudre une organisation spirituelle qui comptait environ quarante mille membres à l'époque. << Je ne veux pas avoir une suite, un groupe spécial de disciples spéciaux [...] vous me demandez alors natulellement pourquoi je vais de par le monde en ne cessant de parler [...] je desire rendre l'homme libre, libre de toutes les cages, de toutes les peurs>>. << S'il n'y avait même qu'un homme à être libéré, ce serai assez.>>

Si l'on reprend ces points, on s'aperçoit qu'ils correspondent à la fonction traditionnelle du Courou. D'abord donner la libération (moksha) en enseignant la non-peur (abhayam). Le thème du Gourou qui meurt content après avoir trouvé ne serait-ce qu'une personne qui ait compris son enseignement est courant dans la tradition indienne. Krishnamurti dit qu'à son avis, Bouddha n'a eu que deux disciples qui aient vraiment réalisé ce qu'il voulait faire saisir:

Krishnamurti repousse l'organisation, mais demande instamment la venue de disciples sincères: << Pourquoi avoir des gens faux, hypocrites qui me suivent, moi qui suis la vérité incarnée? >> << S'il n'y a que cinq personnes à écouter, à vivre, à voir leur visage tourné vers l'éternité, ce sera suffisant >>.

Le discours d'Ommen, plutôt qu'un plaidoyer contre le Gourou, est un plaidoyer pour le Gourou face à l'institution: c'est l'institution qui est fausse pour le Gourou, et pas l'inverse.

La pratique spirituelle de Krishnamurti

Krishnamurti conseille la méditation, mais sous forme d'attention ouverte plutôt que de concentration. En même temps, il insiste sur le fait qu'aucune pratique spirituelle ne peut forcer la vérité à venir en quelqu'un. En cela il est très proche de la notion de grâce. Qu'on dise << ça vient tout seul >> ou << ça vient par la grâce de Dieu >>. I'élément essentiel est de comprendre que la Réalisation n'est pas le salaire obligé d'une quantité donnée de pratique spirituelle.

Quelles ont été les pratiques spirituelles de Krishriamurti sa vie durant ? Pendant ses dix- huit ans de formation à la Société Théosophique, il a certainement beaucoup développé les premiers stades du Yoga classique: rama et niyama "le contrôle des sens" et "la pratique des vertus". L'éducation suivie était stricte et énergique. A vingt-cinq ans, il se décrit lui-même comme puritain. Il attendra trente ans passés pour assister à une cérémonie de mariage. Il était d'une propreté corporelle irréprochable. A partir de 1922 surtout, il s'est mis à pratiquer pratyara ("le retrait en soi") et dharana ("la concentration"): concentration sur l'image du Maître ou la divinité d'élection. Il pouvait maintenir l'image du Bouddha Maitreya dans son esprit continuement pendant toute la journée. C'est déjà une très bonne réussite sur le chemin de la dévotion à l'ishta devata pour employer le vocabulaire hindou, ou le yidam pour employer le vocabulaire tibétain. La notion d'éveil des çakras a été très présente tout au long de sa pratique spirituelle. Son premier tuteur, Leadbeater, a écrit un livre sur les çakras qui est toujours réédité. La crise d`Ojai à l'âge de vingt-six ans, semble s'être résolue par la montée de la kundalini. Nous avons vu qu'à soixante-six ans, il fait allusion aux çakras << qui continuent à trarailler furieusement et douloureusement >>. C'est peut-être à cause de ces expériences pénibles de la voie classique du Raja-Yoga qui l'ont amené à deux reprises dans un état temporaire de dissociation que Krishnamurti déconseillait la concentration, et recommandait la voie directe d'observation du mental, la prise de conscience de « ce qui est » sans intervention, le ''voir" sans le "devenir" .

<< A quatre-vingt dix ans Krishnamurti commence la matinée avec des postures et du prana-vama. Pendant trente-cinq minutes il fait son pranayama, ses exercices respiratoires et quarante-cinq minutes sont consacrées aux asanas yoguiques, la pratique physique tonifiant le corps, les nerfs, les muscles et les cellules qui forment le tissu cutané, ouvrant chaque cellule du corps pour qu'il puisse respirer naturellement et harmonieusement >>. Après sa promenade vespérale, il recommençait à pratiquer un peu de pranayama.

Krishnamurti se plaint souvent, à la fin de sa vie, qu'il ne trouve pas d'intensité spirituelle chez les jeunes qui viennent à ses entretiens, ou chez les disciples qui travaillenl dans les écoles et les centres qu'il a fondés: << Par les questions des gens soi-disants jeunes par leurs rires par leurs applaudissements ils ne me frappent pas par leur maturité par leur sérieux par leur intention ferme. Je peux me tromper: évidemment >>. Peut-être est-ce parce qu'il ne les incite pas dans son enseignement à pratiquer les exercices spirituels de base qu'il a lui-même pratiqué pendant des années, voire sa vie durant. Alors qu'il pratiquait asanas et pranayama quotidiennemenl, je n'ai pas noté, dans sa biographie, qu'il recommande beaucoup ces exercices aux autres.

Je crois qu'il mérite le mot de Swarni Ramdas: << Krisnamurti est monté sur la terrasse avec I'échelle, il a repoussé l'échelle et a dit aux autres: "Montez-me rejoindre, c'est facile">>. Krishnamurti, de son côté, déclare: « Vous n'avez pas besoin d'être Edison pour allumer une ampoule électrique ». En d'autres termes, le chemin qu'il a laborieusement dégagé est maintenant facilement accessible à tous. Je laisse au lecteur le soin de trouver par lui-même l'image qui lui semble la plus juste: l'échelle ou l'ampoule.

L'âge mûr : Krishnamurti enseignant spirituel

Krishnamurti prenait bien soin de se désigner lui-meme sous le nom d' "enseignant" pour se séparer des Gourous au sens courant du terme. Mais c'est un peu jouer sur les mots, puisqu'enseignant en sanscrit ou en hindi, se dit gourou.

P. Jayakar exprime l'émotion de sa première rencontre avec Krishnamurti en des termes caractéristiques des premières rencontres avec un Gourou: << Krishnamurti entra dans la pièce silencieusement et mes sens explosèrent: j'avais une perception soudaine et intense d'immensité et de rayonnement. Il remplissait la chambre de sa présence et pour un instant j'étais réduite à néant. Je ne pouvais rien faire d'autre que de le regader fixement. >>

Krishnamurti commençait à agir comme un psychothérapeute attentif:<< En sa présence, le passé

caché dans l'obscurité d'un oubli prolongé, prenait forme et s'éveillait. Il était un miroir qui réfléchissait. Il y avait une absence de personnalité pas d'évaluation de poids et de distorsion. Je continuais à essayer de garder caché quelque chose de mon passé, mais il n'en laissait pas la possibilité. En plus, dans le domaine de la compassion, il y avait une qualité de force immense. >>

Pupul Jayakar a dit à Krishnamurti, au bout de trente ans, qu'elle estimait qu'il était son Gourou. Krishnamurti a demandé: « Que voulez-vous dire par Gourou ? » Elle a répondu: << Celui qui éveille. Krishnaji m'a éveillé. Quand on le regarde dans les yeux il y avait des yeux. Un tel regard est rare. >> On peut effectivement dire, après avoir suivi l'enseignement de quelqu'un pendant trente ans, que cette personne est votre Gourou.

Krishnamurti était un réservoir d'énergie. Il se retirait régulièrement, nous l'avons vu, huit ans à Ojai entre 1938 et 1946, puis quinze mois en 1950-51, puis un an en Italie en 1962, pour retrouver son énergie par la pratique des "tapas" mot sanscrit qui évoque à la fois l'exercice spirituel et la création de chaleur. Même en groupe, chacun sentait que Krishnamurti lui parlait personnellement. Il disait de lui-même: « Il y a quelque chose d'opérant en Krishnamurti que j'aimerais partager.Je sais que c'est possible. Je sens que c'est possible comme la lumière du soleil »... « Peut-il y avoir un mouvement vers l'au-delà.. . j'aimerais que l'étudiant ait un tel mouvement. Je discuterais avec lui. Je marcherais avec lui. Je m'assoirais en silence avec lui. Mais est-ce qu'il bougera ? »

Krishnamurti conçoit cette transmission d'énergie comme sa fonction même, comme sa raison d'être. A quatre-vingt dix ans, « son corps est fragile mais son esprit ne se relâche jamais. Il a dit que comme il avait atteint un grand âge, une énergie sans limite opère a travers lui. L'urgence s'étant accrue, la poussée de cette énergie s'est aussi accrue. Rien ne semble le fatiguer [...] En I980, Krishnamurti m'a dit que lorsqu'il cesserait de parler le corps mourrait. Le corps n'avait qu' un propos : révéler la vérité. »

Parfois, Krishnamurti semble réfuter toute possibilité d'aide du Gourou envers le disciple quand il demande: « Est-ce que le Gourou peut dissiper les ténèbres de quelqu'un d'autre ? », et qu'il répond par la négative. Cependant, il ajoute que le Gourou peut montrer du doigt la porte et dire: « Regarde, passe par cette porte ». Il admet ainsi que le Gourou peut transmettre une connaissance, une conscience au disciple. D'autre part, il n'a pas cessé de transmettre une énergie à ceux qui l'approchaient. Il avait donc les deux pouvoirs de base du Gourou traditionnel: pouvoir de transmettre l'énergie, pouvoir de transmettre la conscience.

Krishnamurti enseignait par sa présence. Ce facteur, de l'aveu de Mary Lutyens, était irremplaçable: « Lire un compte-rendu authentique d'entretien, l'écouter en cassette, même le voir en enregistrement vidéo, ne sera jamais la même chose qu'écouter Krishnamurti et le voir en chair et en os. La signification derrière les mots vient à travers la présence de l'homme lui-mêm, il y a une émanation qui éveille votre compréhension directement, comme un flash, comme un court-circuit dans I'esprit. »

Il incite Ies gens à ne pas considérer sa personne comme importante, mais l'énergie qui en émane: « Vous l'attirez en vous quand l'esprit est tranquille ». Evidemment, cette énergie doit être entretenue par la pratique personnelle. Comme disait Maurice Friedman (un ingénieur polonais devenu saddhu avec Ramana Maharishi en partie, puis connu plus tard pour avoir publié "Je suis cela " de Nisargadatta Maharadj: « Le problème avec vous, c'est que vous nous emmenez haut , et qu'ensuite nous retombons avec un 'pof'... ».

Il semblait avoir une méthode pour parIer. Un jour, il demanda à une disciple: « Est-il possible de parler, de chanter, psalmodier, non pas à partir de la gorge ou de la bouche, mais en laissant les mots toucher l'arrière de la tête à travers les yeux et de parler ainsi [...] C'est à dite de parler avec toute la tête ? »

Une de ses manières de passer son énergie était de secouer les disciples qui dormaient. La première grande secousse a été la dissolution de l'Ordre de l'Etoile et la séparation d'avec la Société Théosophique. La seconde grande secousse institutionnelle a été en août 1968. Il se sépare de ''Krishnamurti Writings Inc " et de la "Foundation for New Education" en fondant un groupe parallèle, la "Krishnamurti Foundation".

Une ancienne collaboratrice peut, après trente ans avec Krishnamurti, exprimer sa mauvaise humeur: « Si nous mourront en nous brûlant ou si nous cassons le cou, c 'est notre affaire et, Krishnamurti ne semble pas s'en soucier. L'aspect extérieur de Krishnamurti semble être plein de contradictions et de ruptures de niveaux [...] Peut-être qu'un jour, je m'abstiendrai complètement de l'approcher et rejoindrai les rangs heureux de ceux qui se contentent de lire ses livres ! » En fait, après cette crise, elle a continué à collaborer avec lui.

A soixante quinze ans, Krishnamurti n'était pas sur qu'on l'ait bien compris: « L'un des plus grands chagrins du monde, c'est de vouloir transmettre quelque chose de stupéfiant, d'énorme avec son coeur et son esprit et que vous ne le receviez pas ». A quatre vingts ans, il n'est guère plus optimiste: « J'ai passé plus de temps, j'ai donné plus d'entretiens en Inde que partout ailleurs. Les résultats ne me concernent pas, quel effet mes enseignements ont eu en Inde, à quelle profondeur leurs racines ont pénétré ; mais je pense qu' on a le droit de demander et qu'on doit demander, comme je le fais à l'instant, pourquoi il n'y a pas en Inde au bout de toutes ces années me personne totalement, complètement impliquée dans ces enseignements, en les vivant et en s'y consacrant entièrement. En aucun cas je ne blâme l'un ou I'autre d'entre vous, mais je voudrais vous demander instamment, si je le peux, de considèrer ce point avec beaucoup de sérieux et d'attention. »

Krishnamurti pouvait passer son énergie par le contact (spart dans le vocabulaire classique du Yoga) ou par le regard (drishti ou chakshu-disha). Lorsqu'il touchait les gens, cela pouvait être pour une guérison physique ou psychique.

Un témoignage intéressant d'efficacité du contact de Krishnamurti est celui d'Asit Chandmal: << Pendant des années, il avait l'habitude de me toucher sur la poitrine ou sur le dos, au-dessus du coeur, légèrement, lorsque nous nous séparions ou nous nous rencontrions, et ma tension tombait, s'écoulait comme du sable dans la lumière du soleil >>. Krishnamurti, en parlant, saisissait souvent le coude ou la main des gens.

Krishnamurti agissait le plus souvent par le regard, parfois de manière très intense. A témoin ce récit de P. Jayakar, lorsqu'elle est venue lui confier qu'elle était en crise grave avec son époux, et qu'elle était débordée par le chagrin: << Il mit les paumes de ses mains autour de mon visage. Il me fit regarder dans ses yeux et voir la peine reflétée en eux. Il était le père, la mère, l'ami procurant à mon esprit angoissé capacité de résistance et tendresse; mais il ne me laissait pas détourner les yeux. Comme un pilier de feu, son regard même annihilait les souvenirs, la solitude, le manque d'affection qui était à la racine de la douleur. Il m'amena face à face devant le vide du chagrin. Une perception naquit, et elle brûla complètement les cicatrices de ce qui avait été. Il donna de son amour à flots et ce dernier s'écoula en moi pacifiant mon coeur >>. Tout son être dégageait une impression de sérieux, d'urgence, de passion.

Krishnamurti enseignait souvent par le silence. Par exemple, après avoir reçu très affectueusement un étudiant, après avoir parlé avec lui comme un vieil ami, il se tait pendant quelques minutes. L étudiant, dans ses propres termes, jeta une ou deux fois un coup d'þil à Krishnaji, s'attendant à ce qu'il rompe lui-même un silence qu'il avait du mal à supporter. Il se mit à réaliser l'immensité de la personne à ses côtés et l'intimité avec laquelle ils avaient communiqué laissa la place à un sentiment de crainte immense. Il vit Krishnaji comme une partie de la rivière, du pipal et des oiseaux qui volaient par-dessus. « C'était quelque chose d'immense, la crainte que vous ressentez lorsque vous vous trouvez en face de quelque chose d' inconnu - quelque chose de très profond. »

Qu'est-ce que Krishnamurti pensait de lui-même ? A un moment, il sous-entend qu'il a obtenu l'illumination: on lui demande quand il l'a obtenue. Il répond: « Non, mais comment est-ce que cela est arrivé? » A soixante-dix ans, il confiait: « L'autre nuit, en méditant, je pouvais voir que le garçon (que j'étais) existait toujours exactement comme il était, rien ne lui était arrivé dans la vie. Le garçon est toujours ce qu'il était ». P.Jayakar lui demanda un jour: << Depuis trente ans ou depuis le début, y-a-t-il eu un changement en vous? - Non répondit Krishnamurti après une longue réflexion, je ne pense pas qu'il y ait eu aucun changement fondamental. C'est l'immobilité. >> Il ajoute, en parlant de lui à la troisième personne: « Krishnamurti dit quelque chose de totalement vrai, d'irrévocable, et cela a un poids stupéfiant comme une rivière avec des masses d'eau par derrière. Mais X n'écoute pas cette affirmation extraordinaire. »

Krishnamurti et la tradition indienne

Ce qui lui semble la caractéristique de la Tradition indienne est l'esprit solitaire de recherche de Soi et de négation des théories toutes faites: il s'inquiète de savoir si oui ou non l'Inde a conservé cet esprit, malgré l'influence occidentale tendant à favoriser les systèmes plutôt que la recherche du Soi, et de la collectivité plutôt que l'individu. Ce retour à la démarche de base de la Tradition des Upanishads est intéressant à noter. Peut-être que Krishnamurti s'est aperçu à la fin de sa vie qu'il avait un peu trop rejeté "le bébé avec l'eau du bain" pour reprendre le proverbe anglais que Swami Chidananda me citait à son propos.

« Dans les discussions Krishnamurti déniait son rôle en tant qu'enseignant et celui des auditeurs en tant que disciples. Il parle du "fait d'apprendre", un état où la relation de l'enseignant et du disciple subit un changement total... Il parle Le lui-même comme d'un miroir dans lequel se voit, avec une vision sans distorsion sans conditionnement. A d'autres moments, il dit que " cette personne " (Krishnamurti) n'a pas pensé l'enseignement...C'est comme - quel est le terme biblique? .' - c'est comme une révélation. Ca arrive tout le temps quand je suis en train? de parler »

On lui demande un jour: « J'ai observé que vous observiez vos propes réponses avec cette même conscience que vous mettiez pour écouter les questions. Ecoutez-vous vos réponses? - J'écoute pour savoir si ce qui est dit est exact... L'acte d'écouter n'est pas seulement dirigé vers la personne qui lance le défi, mais est aussi dirigée vers l'acte de répondre. C'est un état total d'écoute de la personne qui pose la question et de celle qui donne la réponse. Il n'y a de regard ou découte intérieurs. Il n'y a que le regard ou l'écoute ». . . « Dans de tels dialogues, il y a un état d'écoute dans lequel les deux personnes disparaissent et seule la question demeure. »

Juste avant sa mort, Krishnamurti est revenu avec beaucoup de conviction sur le caractère grandiose de sa mission dans des termes quelques peu surprenants de la part de quelqu'un qui a été par ailleurs mesuré et équilibré. Il dit de lui-même:<< Vous ne trouverez jamais un corps comme celui-ci, ni cette suprême intelligence agissant dans un tel corps, non, jamais plus pendant des centaines d'années. Vous ne verrez plus jamais cela. Quand il partira, cela s'en ira. Il ne reste aucune conscience après le départ de cette conscience-là, de cet état-là. IIs prétendront tous;ou ils essayeront d'imaginer qu'il peuvent entrer en contact avec cela. Peut-être le feront-ils plus ou moins, s'ils vivent l'enseignement. Mais personne ne l'a fait. Personne. Et voilà c'est ainsi >>

Cette sorte de rigidité quant à l'auto-évaluation de sa grandeur semble différer de la souplesse et de la largeur de vue du Bouddha sur son lit de mort.

Cependant, avec Krishnamurti, on pouvait se demander s'il n'y avait pas des difficultés supplémentaires venant de sa méthode-même: Est-ce que, sous prétexte d'encourager l'indépendance des disciples, il ne flattait pas leur mégalomanie innée en Ieur faisant croire qu'ils n'avaient besoin d'aucun support pour atteindre le Suprême? Est-ce qu'il ne flattait pas tout simplement Ieur paresse en leur faisant croire que surtout, il n'y avait rien à faire ni rien à vouloir? Est-ce qu'il ne flattait pas de plus un "modernocentrisme" naïf en laissant entendre que de nos jours, les techniques traditionnelles longues étaient dépassées et qu'au siècle des voitures et des fusées, les gens intelligents et dans le vent pouvaient s'offrir une voie directe et immédiate pour atteindre l'absolu ? Est-ce qu'il ne flattait pas enfin le mythe du "self-made man" cher à tout public américain en se présentant comme " l'homme qui s'était fait lui-même" spirituellement?

Trois ans avant sa mort qui survint en février 1986, Krishnamurti en est venu à la nécessité de créer de nouveaux centres pour adultes. Il en avait assez des gens qui lisaient un peu et repartaient. Il voulait des gens qui restent pour une durée déterminée, étudient vraiment son enseignement, et le méditent même dans une "pièce du silence' prévue à cet effet. En un mot après avoir critiqué toute sa vie la notion d`ashram, il en vient à en reconnaître l'utilité et il finit par en planifier quatre durant les trois dernières années de sa vie.

En approchant de la conclusion de ce texte sur Krishnamurti en tant qu'enseignant spirituel, je voudrais citer cet extrait de dialogue qui résume sa vision des choses sur ce point: << Si vous voulez aider quelqu'un à changer, soyez comme le soleil. Donnez-lui la compassion, l'amour, l'intelligence et rien d'autre...Il existe de telles personnes capables de vous aider. Non pas de vous guider, de vous dire ce que vous devez faire, car cela est vraiment trop stupide, mais elles sont comme le soleil, elles rayonnent de la lumière. Et si vous voulez vous asseoir au soleil, vous le faites. Sinon, vous vous asseyez à l'ombre.

-[interlocuteur] C'est une sorte d'illumination?

-[K] C'est l'illumination même. >>

Krishnamurti représentait certainement ce soleil pour un certain nombre de gens. Mary Zimbalist, son assistante, le regardait domir quelque temps avant sa mort et disait: « Il est si frêle, si extraordinairement beau. Son visage n'est pas marqué par I'âge, seule l'imprègne une beauté absolue. »

Comme le Bouddha, et comme les gourous, Krishnamurti insiste sur l'enseignement plus que sur la personne de l'enseignant. P. Jayakar se demande après quarante ans passés auprès de lui: « Quelle est sa "gotra" sa lignée ? » De la question, la réponse vint: « Toute l'humanité, parce qu'en tout être humain il y a un moyen de faire une percée au travers de tout ce qui asservit, d'être dans la lignée de la compassion impersonnelle. »

La qualité caractéristique de Krishnamurti dans son rôle de gourou, ou d'enseignant, peu importe l'étiquette, est son respect de l'autre, de ses particularités de son chemin propre. Comme il disait à un visiteur, qu'il sentait s'attacher peut-être trop émotionnellement après un premier entretien: « Monsieur, deux fleurs, ou deux choses peuvent être similaires, mais elles ne seront jamais mêmes. »


Conclusion

L'introspection ne doit pas empêcher l'écoute de l'autre, ni de suivre un professeur, un guide, un maître, ne serait-ce que pour un temps. Avoir un maître ne signifie pas se soumettre, se déresponsabiliser ni d'être obnubilé. C'est se remettre en question jusqu'au bout pour atteindre un niveau de profondeur peu souvent atteint dans l'exploration de sa psyché. C'est apprendre à lâcher son ego qui sait tout et qui veut tout contrôler, car c'est dans la cessation de ce contrôle que tombe le masque trompeur de l'ego. La relation entre un maître et son disciple est donc un jeu d'équilibre entre l'abandon aveugle de soi-même et la vanité/contrôle. Pour le pratiquant chevronné, il devient possible d'apprendre même du plus vil des humains, de la situation la plus tragique. Ce qui importe est d'apprendre sur soi, pas de juger autrui, ni d'avoir raison : de dire "mon maître c'est Untel, c'est le meilleur" ou encore "je n'ai pas de maître, aucun n'est parfait".

Dans l'ABC de la psychologie jungienne, le commentaire de Pierre Coret (psychothérapeute) à propos de Jung indique : Répondant au connais-toi toi-même de Socrate, il(Jung) insiste sur la nécessité d'un accompagnement et d'un enseignement individualisé qui permette à l'élève d'être dans une vraie relation avec le maître.


Sur le même thème :
- Choisir un gourou pour maître, qu'est-ce qu'un gourou ?
- Idéalisme, maîtres et adoration

Voir :
- Site de Jacques Vigne
- Site de l'association culturelle Krishnamurti

A lire :
- Krishnamurti ou l'insoumission de l'esprit, Krishnamurti
- Les limites de la pensée, Krishnamurti et David Bohm

28/05/2007

Esotérisme, exotérisme et syncrétisme

Une séparation subtile, un mariage ambigu

Opposition réelle ou apparente ?

esoterisme L’exotérisme et l’ésotérisme : clichés et nuances

Dans un contexte religieux, l’exotérisme fait référence aux pratiques et enseignements divulgués au grand nombre. Ces derniers sont standardisés, plus ou moins stéréotypés et accessibles à la compréhension de tous, même au risque de sembler naïf et puéril aux yeux de certains, intellectuels et scientifiques. Il agit comme une grille qui ordonne les choses. C’est lui qui, en parallèle avec la loi, par une morale et des règles toutes faites, règle la vie quotidienne de la masse croyante, sans la faire nécessairement évoluer. Celui qui suit des règles à la lettre sans se poser de question sur lui-même, sur la vie, ne mûrit pas.
L’exotérisme ou l’orthodoxie, par son caractère univoque, schématique et populaire, est aussi un instrument de pouvoir et de domination, comme Laborit le décrit si bien dans l’Eloge de la fuite. C’est dans ce cadre-là que se forment les hiérarchies, les institutions et l’autorité religieuse.

Les 10 commandements, les 5 vœux bouddhistes de fidèle laïque (ne pas tuer, ne pas mentir, ne pas voler, ne pas prendre d’intoxicants, ne pas tromper son/sa partenaire) ou "la voie étroite" sont des émanations d’un cadre exotérique parfois à la limite du réactionnaire ou de l'intégrisme. Les parents catho-catho, sur-musulmans, hindous orthodoxes, bouddhistes Théravada parlent de "garçon correct" que leur fille peut épouser - et de "garçon incorrect" infréquentable.


L’ésotérisme à l’opposé correspond à ce qui est caché, secret, réservé aux initiés ou à une élite. On pense à la franc-maçonnerie ou à des gens bizarres, qui ont des codes et des signes suspects avec des objectifs suspects. Les enseignements ésotériques sont complexes, subtiles, sophistiqués, profonds, parfois obscurs et impopulaires. On parle de concepts comme la vacuité, le non-dualisme ou la transcendance.
Ce sont les rites d’initiation qui permettent à chacun d’avoir accès à certains textes ou méthodes secrètes. Les adeptes sérieux s’engagent dans une quête initiatique qui est parfois dissimulée de l’entourage. L’ésotérisme, équivoque, d’apparence parfois stupide ou absurde éloigne ou aliène plus d’un. Les mystiques, qu’ils aient été chrétiens, soufis ou juifs, ont été martyrisé à travers l’histoire. Leurs homologues orientaux ont eu la vie un peu plus facile, mais s’ils ont toujours été l’objet de la plus grande méfiance des institutions et hommes de pouvoir de la planète.

Esotérisme comme : le soufisme musulman, l’hésychasme chrétien orthodoxe, l’hermétisme, l’alchimie, la kabbale juive, le tantrisme ou tantrayana hindou ou bouddhique, le chamanisme.

D’un certain côté, il y a donc un antagonisme entre ces deux grandes approches par une apparente opposition de point de vue, et par la manière de gérer la société (même si en réalité ce n’est pas aussi simple).


Voici une histoire soufi :
Ibn Arabi, considéré comme étant le plus grand sheikh (enseignant, maître initiateur) soufi, passa par la Tunisie pour se rendre à la Mecque. En Tunisie, il entendit parler d’un saint homme qu’il devait absolument aller voir. Ce saint homme était un pêcheur qui vivait dans une hutte fait de terre au bord de la mer. Il pêchait trois poissons par jour, ni plus ni moins, et donnait la chair aux pauvres. Il gardait la tête de ces poissons pour les cuir et les manger. Il menait une vie de monastère, s’étant retiré du monde. Bien sûr, Ibn Arabi était impressionné par une telle discipline. Il discuta avec le pêcheur et celui-ci lui demanda : « Où allez-vous ? Allez-vous passer par le Caire ? » Ibn Arabi acquiesça. «  Mon sheikh vit là-bas. Pourriez-vous lui rendre visite et lui demander conseil pour moi, car toutes ces années j’ai prié et vécu humblement comme cela, et je n’ai obtenu aucun progrès dans ma vie spirituelle. Je vous en prie, demander lui un conseil. »

Ibn Arabi promit qu’il le ferait et en arrivant au Caire, il demanda où se trouvait le sheikh. On lui répondit : « vous voyez l’immense palais au sommet de la colline ? C’est là qu’il demeure. » Il s’y rendit et fut accueilli agréablement. Des serviteurs l’amenèrent dans une salle d’attente luxueuse et lui servirent de la nourriture. Puis Ibn Arabi regarda par la fenêtre et aperçut une procession. Le sheikh qui arriva à grande pompe chevauchait une magnifique  monture, portait une fourrure et des bagues de diamants, et était entourée d’une garde d’honneur. Mais il était un homme bon et salua Ibn Arabi chaleureusement. Ils s’asseoyèrent et commencèrent à discuter. A un moment de la conversation, Ibn Arabi dit : « Vous avez un disciple en Tunisie. - Oui, je sais, répondit le sheikh. - Il vous demande un conseil spirituel. - Dites à mon disciple que s’il est trop attaché à ce monde, il n’arrivera jamais à rien. »

Ibn Arabi n’y comprenait rien mais, à son retour du voyage, revit tout de même le pêcheur en Tunisie. Ce dernier demanda immédiatement : « Avez-vous vu mon sheikh ? » Il répondit oui. « Qu’a-t-il dit ? » Ibn Arabi, l’air embarrassé, avoua : « Eh bien, vous savez, votre sheikh, il vit en grande pompe et dans le grand luxe. - Oui, je sais. Qu’a-t-il dit ? - Il a dit que tant que vous êtes attaché à ce monde, vous n’arriverez jamais à rien. »

Et le pêcheur pleura longuement. « Il dit vrai, souffla-t-il. Chaque jour, lorsque j’offre la chair de ces trois poissons, mon cœur se déchire. Chaque jour, je mourrais pour avoir un poisson plutôt qu’une seule tête, alors que mon sheikh vit dans le luxe sans en avoir le moindre souci.



Dans ce conte, le pêcheur peut être le représentant de l’exotérisme, de la discipline. Bien que l’ésotérisme puisse s’apparenter à l’ascèse, à la vie dure, le riche sheikh peut l’incarner dans sa forme « alchimique » : on dépasse les apparences du monde dans le monde. Transmutation de nos rapports à objets et aux sens à l'intérieur-même du monde, voire des mondanités et des frivolités. (On entend même parfois dire que les anges ou les bouddhas se cachent parmi les mendiants, les prostituées et les brigands). Mais ce jeu avec le feu n’est pas sans danger et les victimes de « brûlures » sont nombreuses. Nombreux sont aussi ceux qui manquent de préparation à cette voie on ne peut plus subtile, mais qui se lancent et persistent par orgueil (ou « pour le style »).

Plus vite que la musique

L’ésotérisme religieux s’est rapidement popularisé en Occident durant le 20ème siècle. De nombreuses personnes intelligentes mais trop pressées se sont jetées et se jettent encore sur les mines d’or de l’ésotérisme. Bien sûr ils se trompent - même si l’argument selon lequel les erreurs sont formatrices est à prendre en compte.
Pour commencer, certaines personnes sont encore trop fragiles pour s’engager sur le chemin si difficile de la spiritualité et de l’introspection, de la confrontation avec soi-même (le grand jihad…) - ou même de l’exotérisme le plus basique. Peut-être devraient-ils passer par la case "apprendre à s'aimer", relaxation ou psychothérapie.
Les autres ont un mental assez solide mais manquent souvent d’études, d’entraînement et d’expériences de la vie, de lucidité. Dans bien des cas, un guide qualifié, même un guide tout court manque. En fait, il est certainement plus honnête pour ces derniers de commencer par la case départ - la case exotérisme - que de se prendre pour Jésus ou Merlin l’enchanteur. Nous sommes faibles, cette réalité est dure à accepter avec nos tripes.

L’exotérisme constitue les fondements de la spiritualité avec une discipline du corps et de l’esprit, des règles exigeantes mais simples et des entraînements à la patience, la concentration, l’humilité, l’écoute et la présence à soi. Ce qui est déjà énorme et peu occuper toute une vie.

Ce premier bagage - un minimum de maîtrise de soi - est indispensable pour embarquer dans le vaisseau supersonique de l’ésotérisme et atterrir dans la dimension transcendante de la non-dualité, de l’absolu, de l’ineffable…

On peut dire alors que l’ésotérisme et l’exotérisme ne sont que des façons différentes de voir et de vivre le monde. Selon sa personnalité et ses capacités, la maturation spirituelle est plus ou moins rapide avec l’une ou l’autre de ces voies. On peut aussi considérer que l’un contient l’autre ou que l’ésotérisme est une extension de l’exotérisme. On peut trouver une analogie avec la différence entre la vision newtonienne/cartésienne de l’univers et la relativité générale d’Einstein.

Mise au point

Certaines doctrines ésotériques ne sont pas forcément secrètes ou difficiles d’accès. Le bouddhisme Vajrayana avec de nombreux livres théoriques et pratiques en vente (peut-être à tort), des rituels rendus accessibles aux débutants (notamment le Kalachakra), est bien moins opaque que la franc-maçonnerie.


L’ésotérisme mercantile

Les différents mouvements et « nouvelles spiritualités » sont souvent des purs produits de consommations (je ne nie pas les exceptions). Certains savent qu’ils trompent, d’autres se dupent eux-mêmes et une mince minorité voit juste. Mais les choses vraies ne sont pas toujours bienfaitrices ou bien utilisées. Peu importe ça génère beaucoup de profits. La plupart ne prennent pas de risque en reprenant les principes, savoirs et méthodes des religions centenaires et millénaires.

Le principal défaut de cette duperie ésotérique est qu’elle s’appuie sur le spectaculaire (rappelez-vous de la Société du spectacle de Guy Debord / Wikipedia) et la fascination d’éléments extérieurs : Dieu, les esprits, les divinités, les extra-terrestres, les anges, les êtres de lumière… Que l’objet de vénération et même d’idéalisation soit extérieur ou intérieur, la déviance principale est due à la fascination. On se fabrique notre propre avidité de représentations idéales et sublimes qui rendent notre bas-monde si médiocre, laid, repoussant ! On est si désenchanté… C’est la fuite de soi-même, des autres, du quotidien. La cause viendrait de notre civilisation matérialiste qui a relégué la divinité et l’impalpable au rang du fantastique, du fabuleux : de l'affabulation. Du coup, nous y croyons difficilement mais nous ne cessons pas d'être fascinés - sans se l’avouer - et nous rêvons devant des écrans de cinéma. A l’inverse, dans les cultures primitives (en supposant qu’elles subsistent encore) et les sociétés ayant gardées la spiritualité et le mystère en leur centre, le divin ou l’invisible n’ont rien d’extraordinaire ou de spectaculaire : ils font parties du quotidien.

L’ésotérisme du nouvel âge se nourrit de cette soif de fantastique et de rêves. L’émerveillement et les pensées positives ont bien leur rôles dans le processus spirituel mais point trop n’en faut. Comment peut-on aimer les autres, l’imperfection si on s’en plaint, en espérant trouver la perfection ?

L’ésotérisme mercantile est à l’image de ce qu’il véhicule : le principe de la possession et du gain - du savoir, de la sagesse, de l’amour, du bien-être, de la paix. On reste dans l’égocentrisme basique. Voir « le matérialisme spirituel »
Une véritable démarche spirituelle ne cherche pas le bien-être à tout prix, elle inclut la souffrance et la peine (effort) dans son processus. Il est question de regarder avec honnêteté ce qui nous fait souffrir, pourquoi, comment, et non de le fuir. On peut s’apercevoir alors que la cause ne vient pas de l’extérieur mais de l’intérieur de soi-même. Il y a donc constamment un aller-retour entre la quête de quelque chose de meilleur et une acceptation de la vie telle qu’elle est. On s’approche de la notion de dépouillement, de lâcher-prise, et non du gain et de l’attachement. Le grand paradoxe spirituel est que l’on trouve le bonheur en arrêtant de le chercher.
 

Syncrétisme

L’autre côté séduisant de cet ésotérisme est le mélange sans pudeur des traditions, qui laisse croire que l’on peut comprendre les religions sans effort et évoluer sur le chemin spirituel en lisant quelques livres sympathiques, ou en priant de temps en temps.
La meilleure façon d’atteindre une grande maîtrise et la dextérité au piano ou à la guitare, n’est pas de mélanger les méthodes d’apprentissage des deux instruments. Car le problème n’est pas tant de connaître la vérité sur le monde, mais de s’affranchir de nos mécanismes internes qui nous amènent à la souffrance. Si l’on brouille les pistes, si l’on élimine les spécificités et la profondeur de chaque méthode, on perd l’efficacité des chemins spirituels. L’authenticité des religions se manifeste par leur universalité, mais leur richesse consiste en leur spécificité. Pour guérir les malades, on peut entreprendre des études de médecine, d’acuponcture, d’ostéopathie, de psychiatrie… Mais est-il raisonnable d’étudier un peu de tout cela en même temps ?