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02/10/2007

Bouddhisme : culture, politique ou spiritualité


294a285c533ebfe5c40bf0613b143c74.jpg Il y a un temps, le mouvement Free Tibet auquel s'étaient ralliées des personnalités comme Richard Gere, Sting ou les Beastie Boys, luttait contre l'invasion chinoise en donnant notamment un tableau très romantique de la culture tibétaine. Cette image idéalisée du Tibet et du bouddhisme tantrique persiste encore en Occident aujourd'hui. A l'inverse d'Adam Yauch (Beastie Boys), Shamar Rinpoché (second chef spirituel de l'école Karma Kagyu après le Karmapa) dressait déjà en 1993, un tableau beaucoup moins attirant du bouddhisme et de la "sagesse tibétaine", sans approuver l'action des maoistes. Texte disponible sur son site officiel en anglais uniquement.

Ce n'est pas une image réductrice d'athée, mais une vive critique du soubassement politique des institutions religieuses. Une mise en garde de la confusion entre culture, tradition et spiritualité. Ce qui est assez surprenant de la part d'un des plus hauts dirigeants de la hiérarchie religieuse. Il attire par ailleurs l'attention sur le nombre peu élevés de maîtres accomplis, et le grand nombre de lamas qui ne sont pas ce que l'on croit. Un message non de méfiance, mais de vigilance... Lisez plutôt :


Pas besoin de trop de tradition
Enseignement oral donné à Vienne, Autriche, en 1993
Source : No need for too much tradition

Certains pratiquants occidentaux considèrent que le bouddhisme tibétain est en partie mélangé à la tradition tibétaine. Souvent, ils ne peuvent distinguer les deux. Il est pourtant très important de savoir la différence entre tradition et Dharma.
Les biographies de Milarépa , Marpa et Gampopa relatent seulement le pur Dharma. Tout ce qui concernait les grands maîtres Kagyu, de leur façon de vivre à leur façon d’enseigner, était du Dharma authentique. Par exemple, Marpa introduisit les enseignements d’Inde au Tibet. Il étudia d’abord le Dharma en Inde selon la tradition indienne. Naropa, son enseignant, vivait en Inde. La plupart du temps, il vivait nu. Parfois, il se paraît des ornements d’un Heruka. C’était la coutume de certains yogis en ces temps. Mais Marpa n’a jamais demandé aux Tibétains de copier le style vestimentaire de Naropa. Quand Naropa enseignait au Tibet, il n’a transmis aucune coutume indienne tel que le port des robes « sadhou ». Ses disciples tibétains continuaient à porter la tchouba, un type de vêtement tibétain. Marpa enseigna le Dharma d’une façon très pure.

En Occident, vous avez beaucoup lu à propos des « lamas tibétains ». Certains érudits occidentaux ont voyagé au Tibet à la recherche d’aventure. Plus tard aux Etats-Unis, Lobsang Rampa a écrit des livres pleins de fantaisies, racontant des histoires de voyage astral, à propos de transmission de messages d’esprit à esprit. Les pratiquants bouddhistes hautement réalisés obtiennent des capacités comme appréhender des phénomènes surnaturels ou lire dans les pensées. Le méditant, en atteignant un très, très haut niveau, est amené à comprendre des choses incroyables. Le Bouddha, par exemple, connaît toutes les pensées de chaque être vivant. Malheureusement, Lobsang Rampa a déformé ces pouvoirs spéciaux. Il en fit des pouvoirs mystiques. Il a produit l’idée factice qu’une personne peut déplacer son esprit vers une autre afin de lire ses pensées. Ses livres ont inspiré beaucoup d’idées négatives et fausses à propos du Tibet. Plus tard, lorsque les traductions des biographies sont sorties dans les différentes langues occidentales, elles étaient truffées de tout ce sensationnalisme. Ainsi, de nombreuses idées erronées à propos des saints du bouddhisme tibétain se sont développées. Un exemple est de clamer qu’ils pouvaient tous voler dans les airs.

La plupart des Occidentaux pensent que tous les lamas tibétains sont totalement purs. Quoi qu’ils fassent, ils pensent : « Oh, il doit y avoir un sens caché derrière cela. » Lorsqu’un lama agit d’une manière étrange, il doit y avoir une bonne raison. Ils croient que le lama doit avoir vu quelque chose dans leurs esprits. Cela fait partie de mon expérience personnelle avec des Occidentaux.
Un autre idée fausse des Occidentaux est de penser qu’il est important de préserver toutes les traditions tibétains dans la pratique du Dharma. Ils pensent que le système des monastères tibétains est en rapport avec l’illumination. De nos jours, on peut facilement voyager au Tibet. Les gens sont souvent choqués par la réalité quand ils se retrouvent sur place. Combien la réalité diffère des idées qu’ils se faisaient. Ils se disent : « Qu’est-ce que c’est que ça ? les lamas sont comme nous, ils ont les mêmes problèmes que nous. » Certains d’entres eux deviennent complètement perdus. Mais la vérité est que les lamas sont juste des êtres humains.
A Kathmandou, vous pouvez voir des moines qui vont au casino. Je peux le dire ici car certains d’entre vous l’ont vu par eux-mêmes. Ce n’est pas un secret.

Comment le système des monastères tibétain fonctionne-t-il ?
Il y a très longtemps, un système qui consistait à mettre de très jeunes enfants au monastère fut créé au Tibet. Ils furent nourris et éduqués gratuitement. Dans la contrée qui est maintenant l’Afghanistan, il y avait un « royaume Vajrayana » appelé Oddiyana. Le roi qui régnait était un véritable saint. Il avait en fait atteint l’Eveil et enseignait à tous ses sujets. Ces derniers atteignirent également l’état de Bouddha et le royaume disparu. Plus tard, un roi tibétain voulut en faire autant. Il voulut mettre fin au samsara en faisant disparaître le royaume du Tibet. Il mit en place de nouvelles règles. Des monastères pour les nonnes et moines furent érigés partout dans le pays. On fournit gratuitement la nourriture à tous les nonnes et les moines. La récolte des paysans allait aux monastères. Il y avait des moines réalisés, mais ils étaient une minorité, peut-être un sur un million. Les êtres éveillés étaient très rares parce qu’il y avait tellement de distractions. Il y avait assez pour manger mais pas grand-chose à faire. Aucun d’eux ne pratiquaient comme Milarépa le faisait à une époque plus reculée. Quoi qu’il en fut, il y avait un monastère dans chaque vallée et le Tibet entier était rempli de monastères abritant une grosse administration.

Au commencement, il y avait un maître Kagyu qui fonda un monastère d’une manière irréprochable. Il initia un programme d’étude et un centre de méditation. Son souhait était de préserver les enseignements. En ces temps, il n’y avait pas encore le système des Toulkous (système de reconnaissance des maîtres bouddhistes qui se réincarnent par leur propre gré). C’était alors au fils du maître de succéder à son père pour la prise en charge du monastère. C’était ainsi que les monastères Kagyu se répandirent. Mais au fil du temps, les choses se détériorèrent. Les monastères devinrent de petits royaumes avec des administrateurs très arrogants. Ils étaient souvent très malins. Ils savaient que les chefs spirituels étaient nécessaires pour contrôler le peuple. Ils faisaient en sorte de positionner un chef spirituel tout en gardant tout le pouvoir dans leurs propres mains. Tout cela est très politique. Sous la façade spirituelle se dissimulait une réalité politique toute autre.

Chaque monastère possédait des terres parfois très étendues. Lorsque les monastères faisaient frontière commune, chacun voulaient protéger ses propres terres. Si un animal passait de l’autre côté, il y était gardé. De temps en temps, des combats éclataient à cause d’un litige lié au tracé des frontières. Les paysans travaillaient sur la terre tels les esclaves des monastères, et les administrateurs régnaient comme des tyrans.

Le dirigeant officiel du pays n’avait quasiment aucun pouvoir. Chaque monastère régnait en maître. Entre les monastères, les conflits étaient incessants. Le gouvernement était complètement démuni. Ce fut bien plus tard qu’il réussit à reprendre du contrôle et s’organisa comme les monastères. Enfin, le pays fut régi d’une manière stricte et sur des principes religieux. Mais les bons pratiquants ne faisaient pas partie de l’administration. Les bons moines et maîtres pratiquaient dans l’isolation. Presque personne n’atteignait l’Eveil dans un monastère. Les moines étaient organisés trop strictement par l’administration. La religion et la politique étaient tellement enchevêtrées au Tibet. Les politiciens utilisaient la religion pour contrôler le peuple. Le problème ne venait pas des maîtres Eveillés, mais des administrateurs. Malheureusement, les Occidentaux pensent que tout dans les monastères tibétains tiennent du Dharma. Ils pensent qu’un monastère est un grand mandala, que chaque moine est un certain aspect du Bouddha et que le gourou (lama) est Dordjé Tchang.

Les gens croient également que les trônes des lamas font partie de la pratique du Dharma. En vérité, ils sont souvent une source de conflit. Prenons l’exemple du trône que vous avez préparé pour moi. J’y suis assis en ce moment même. Si vous ne préparez pas la même chose pour un autre enseignant, les problèmes surgissent. C’est le fait de la politique. Si vous proposez un beau siège, personne ne ferait des problèmes. Les lamas tibétains âgés, mêmes ceux qui sont bons et amicaux, sont habitués à certaines coutumes qui appartiennent à leur culture. Lorsqu’ils viennent en Occident, l’absence d’accompagnement musical tibétain, de brocard sur le trône, peuvent leurs faire sentir un manque. Ils vont aussi vous dire que vous devriez tout réarranger d’une certaine façon. Vous penserez peut-être que cela fait partie de la pratique. Si c’est le cas, vous recomposez la tradition tibétaine en Occident. Je ne pense pas que ces protocoles culturels vont perdurer. Si cela se passe, ils seront source de problèmes dans l’avenir. Qui devrait avoir le trône le plus élevé ? Quelqu’un va forcément avoir un trône plus bas. C’est de cette façon que beaucoup de problèmes apparaissent.


Vous devez voir la différence entre le Dharma et la tradition. Lorsque des problèmes arrivent, sachez qu’ils ne viennent pas des êtres Eveillés, mais des administrateurs. Même les communistes chinois qui n’ont aucune foi, utilisent de temps en temps la religion pour leurs propres fins politiques. Il en est ainsi parce que les systèmes administratifs sont bien établis et très puissants. En Occident, vous n’avez pas la nécessité d’adopter ces aspects administratifs et politiques. Je ne veux pas dire que vos lamas devraient s’asseoir directement sur le sol, ou que vous devriez pointer vos pieds vers eux quand vous vous asseyez. Mais qu’il n’y a pas besoin de trop de tradition.

Shamar Rinpoché


Voir aussi :
- la fonction de la religion
- attention, institution et moutons
- la religion, l'institution et la guerre
- idéalisme, maîtres et adoration

28/05/2007

Esotérisme, exotérisme et syncrétisme

Une séparation subtile, un mariage ambigu

Opposition réelle ou apparente ?

esoterisme L’exotérisme et l’ésotérisme : clichés et nuances

Dans un contexte religieux, l’exotérisme fait référence aux pratiques et enseignements divulgués au grand nombre. Ces derniers sont standardisés, plus ou moins stéréotypés et accessibles à la compréhension de tous, même au risque de sembler naïf et puéril aux yeux de certains, intellectuels et scientifiques. Il agit comme une grille qui ordonne les choses. C’est lui qui, en parallèle avec la loi, par une morale et des règles toutes faites, règle la vie quotidienne de la masse croyante, sans la faire nécessairement évoluer. Celui qui suit des règles à la lettre sans se poser de question sur lui-même, sur la vie, ne mûrit pas.
L’exotérisme ou l’orthodoxie, par son caractère univoque, schématique et populaire, est aussi un instrument de pouvoir et de domination, comme Laborit le décrit si bien dans l’Eloge de la fuite. C’est dans ce cadre-là que se forment les hiérarchies, les institutions et l’autorité religieuse.

Les 10 commandements, les 5 vœux bouddhistes de fidèle laïque (ne pas tuer, ne pas mentir, ne pas voler, ne pas prendre d’intoxicants, ne pas tromper son/sa partenaire) ou "la voie étroite" sont des émanations d’un cadre exotérique parfois à la limite du réactionnaire ou de l'intégrisme. Les parents catho-catho, sur-musulmans, hindous orthodoxes, bouddhistes Théravada parlent de "garçon correct" que leur fille peut épouser - et de "garçon incorrect" infréquentable.


L’ésotérisme à l’opposé correspond à ce qui est caché, secret, réservé aux initiés ou à une élite. On pense à la franc-maçonnerie ou à des gens bizarres, qui ont des codes et des signes suspects avec des objectifs suspects. Les enseignements ésotériques sont complexes, subtiles, sophistiqués, profonds, parfois obscurs et impopulaires. On parle de concepts comme la vacuité, le non-dualisme ou la transcendance.
Ce sont les rites d’initiation qui permettent à chacun d’avoir accès à certains textes ou méthodes secrètes. Les adeptes sérieux s’engagent dans une quête initiatique qui est parfois dissimulée de l’entourage. L’ésotérisme, équivoque, d’apparence parfois stupide ou absurde éloigne ou aliène plus d’un. Les mystiques, qu’ils aient été chrétiens, soufis ou juifs, ont été martyrisé à travers l’histoire. Leurs homologues orientaux ont eu la vie un peu plus facile, mais s’ils ont toujours été l’objet de la plus grande méfiance des institutions et hommes de pouvoir de la planète.

Esotérisme comme : le soufisme musulman, l’hésychasme chrétien orthodoxe, l’hermétisme, l’alchimie, la kabbale juive, le tantrisme ou tantrayana hindou ou bouddhique, le chamanisme.

D’un certain côté, il y a donc un antagonisme entre ces deux grandes approches par une apparente opposition de point de vue, et par la manière de gérer la société (même si en réalité ce n’est pas aussi simple).


Voici une histoire soufi :
Ibn Arabi, considéré comme étant le plus grand sheikh (enseignant, maître initiateur) soufi, passa par la Tunisie pour se rendre à la Mecque. En Tunisie, il entendit parler d’un saint homme qu’il devait absolument aller voir. Ce saint homme était un pêcheur qui vivait dans une hutte fait de terre au bord de la mer. Il pêchait trois poissons par jour, ni plus ni moins, et donnait la chair aux pauvres. Il gardait la tête de ces poissons pour les cuir et les manger. Il menait une vie de monastère, s’étant retiré du monde. Bien sûr, Ibn Arabi était impressionné par une telle discipline. Il discuta avec le pêcheur et celui-ci lui demanda : « Où allez-vous ? Allez-vous passer par le Caire ? » Ibn Arabi acquiesça. «  Mon sheikh vit là-bas. Pourriez-vous lui rendre visite et lui demander conseil pour moi, car toutes ces années j’ai prié et vécu humblement comme cela, et je n’ai obtenu aucun progrès dans ma vie spirituelle. Je vous en prie, demander lui un conseil. »

Ibn Arabi promit qu’il le ferait et en arrivant au Caire, il demanda où se trouvait le sheikh. On lui répondit : « vous voyez l’immense palais au sommet de la colline ? C’est là qu’il demeure. » Il s’y rendit et fut accueilli agréablement. Des serviteurs l’amenèrent dans une salle d’attente luxueuse et lui servirent de la nourriture. Puis Ibn Arabi regarda par la fenêtre et aperçut une procession. Le sheikh qui arriva à grande pompe chevauchait une magnifique  monture, portait une fourrure et des bagues de diamants, et était entourée d’une garde d’honneur. Mais il était un homme bon et salua Ibn Arabi chaleureusement. Ils s’asseoyèrent et commencèrent à discuter. A un moment de la conversation, Ibn Arabi dit : « Vous avez un disciple en Tunisie. - Oui, je sais, répondit le sheikh. - Il vous demande un conseil spirituel. - Dites à mon disciple que s’il est trop attaché à ce monde, il n’arrivera jamais à rien. »

Ibn Arabi n’y comprenait rien mais, à son retour du voyage, revit tout de même le pêcheur en Tunisie. Ce dernier demanda immédiatement : « Avez-vous vu mon sheikh ? » Il répondit oui. « Qu’a-t-il dit ? » Ibn Arabi, l’air embarrassé, avoua : « Eh bien, vous savez, votre sheikh, il vit en grande pompe et dans le grand luxe. - Oui, je sais. Qu’a-t-il dit ? - Il a dit que tant que vous êtes attaché à ce monde, vous n’arriverez jamais à rien. »

Et le pêcheur pleura longuement. « Il dit vrai, souffla-t-il. Chaque jour, lorsque j’offre la chair de ces trois poissons, mon cœur se déchire. Chaque jour, je mourrais pour avoir un poisson plutôt qu’une seule tête, alors que mon sheikh vit dans le luxe sans en avoir le moindre souci.



Dans ce conte, le pêcheur peut être le représentant de l’exotérisme, de la discipline. Bien que l’ésotérisme puisse s’apparenter à l’ascèse, à la vie dure, le riche sheikh peut l’incarner dans sa forme « alchimique » : on dépasse les apparences du monde dans le monde. Transmutation de nos rapports à objets et aux sens à l'intérieur-même du monde, voire des mondanités et des frivolités. (On entend même parfois dire que les anges ou les bouddhas se cachent parmi les mendiants, les prostituées et les brigands). Mais ce jeu avec le feu n’est pas sans danger et les victimes de « brûlures » sont nombreuses. Nombreux sont aussi ceux qui manquent de préparation à cette voie on ne peut plus subtile, mais qui se lancent et persistent par orgueil (ou « pour le style »).

Plus vite que la musique

L’ésotérisme religieux s’est rapidement popularisé en Occident durant le 20ème siècle. De nombreuses personnes intelligentes mais trop pressées se sont jetées et se jettent encore sur les mines d’or de l’ésotérisme. Bien sûr ils se trompent - même si l’argument selon lequel les erreurs sont formatrices est à prendre en compte.
Pour commencer, certaines personnes sont encore trop fragiles pour s’engager sur le chemin si difficile de la spiritualité et de l’introspection, de la confrontation avec soi-même (le grand jihad…) - ou même de l’exotérisme le plus basique. Peut-être devraient-ils passer par la case "apprendre à s'aimer", relaxation ou psychothérapie.
Les autres ont un mental assez solide mais manquent souvent d’études, d’entraînement et d’expériences de la vie, de lucidité. Dans bien des cas, un guide qualifié, même un guide tout court manque. En fait, il est certainement plus honnête pour ces derniers de commencer par la case départ - la case exotérisme - que de se prendre pour Jésus ou Merlin l’enchanteur. Nous sommes faibles, cette réalité est dure à accepter avec nos tripes.

L’exotérisme constitue les fondements de la spiritualité avec une discipline du corps et de l’esprit, des règles exigeantes mais simples et des entraînements à la patience, la concentration, l’humilité, l’écoute et la présence à soi. Ce qui est déjà énorme et peu occuper toute une vie.

Ce premier bagage - un minimum de maîtrise de soi - est indispensable pour embarquer dans le vaisseau supersonique de l’ésotérisme et atterrir dans la dimension transcendante de la non-dualité, de l’absolu, de l’ineffable…

On peut dire alors que l’ésotérisme et l’exotérisme ne sont que des façons différentes de voir et de vivre le monde. Selon sa personnalité et ses capacités, la maturation spirituelle est plus ou moins rapide avec l’une ou l’autre de ces voies. On peut aussi considérer que l’un contient l’autre ou que l’ésotérisme est une extension de l’exotérisme. On peut trouver une analogie avec la différence entre la vision newtonienne/cartésienne de l’univers et la relativité générale d’Einstein.

Mise au point

Certaines doctrines ésotériques ne sont pas forcément secrètes ou difficiles d’accès. Le bouddhisme Vajrayana avec de nombreux livres théoriques et pratiques en vente (peut-être à tort), des rituels rendus accessibles aux débutants (notamment le Kalachakra), est bien moins opaque que la franc-maçonnerie.


L’ésotérisme mercantile

Les différents mouvements et « nouvelles spiritualités » sont souvent des purs produits de consommations (je ne nie pas les exceptions). Certains savent qu’ils trompent, d’autres se dupent eux-mêmes et une mince minorité voit juste. Mais les choses vraies ne sont pas toujours bienfaitrices ou bien utilisées. Peu importe ça génère beaucoup de profits. La plupart ne prennent pas de risque en reprenant les principes, savoirs et méthodes des religions centenaires et millénaires.

Le principal défaut de cette duperie ésotérique est qu’elle s’appuie sur le spectaculaire (rappelez-vous de la Société du spectacle de Guy Debord / Wikipedia) et la fascination d’éléments extérieurs : Dieu, les esprits, les divinités, les extra-terrestres, les anges, les êtres de lumière… Que l’objet de vénération et même d’idéalisation soit extérieur ou intérieur, la déviance principale est due à la fascination. On se fabrique notre propre avidité de représentations idéales et sublimes qui rendent notre bas-monde si médiocre, laid, repoussant ! On est si désenchanté… C’est la fuite de soi-même, des autres, du quotidien. La cause viendrait de notre civilisation matérialiste qui a relégué la divinité et l’impalpable au rang du fantastique, du fabuleux : de l'affabulation. Du coup, nous y croyons difficilement mais nous ne cessons pas d'être fascinés - sans se l’avouer - et nous rêvons devant des écrans de cinéma. A l’inverse, dans les cultures primitives (en supposant qu’elles subsistent encore) et les sociétés ayant gardées la spiritualité et le mystère en leur centre, le divin ou l’invisible n’ont rien d’extraordinaire ou de spectaculaire : ils font parties du quotidien.

L’ésotérisme du nouvel âge se nourrit de cette soif de fantastique et de rêves. L’émerveillement et les pensées positives ont bien leur rôles dans le processus spirituel mais point trop n’en faut. Comment peut-on aimer les autres, l’imperfection si on s’en plaint, en espérant trouver la perfection ?

L’ésotérisme mercantile est à l’image de ce qu’il véhicule : le principe de la possession et du gain - du savoir, de la sagesse, de l’amour, du bien-être, de la paix. On reste dans l’égocentrisme basique. Voir « le matérialisme spirituel »
Une véritable démarche spirituelle ne cherche pas le bien-être à tout prix, elle inclut la souffrance et la peine (effort) dans son processus. Il est question de regarder avec honnêteté ce qui nous fait souffrir, pourquoi, comment, et non de le fuir. On peut s’apercevoir alors que la cause ne vient pas de l’extérieur mais de l’intérieur de soi-même. Il y a donc constamment un aller-retour entre la quête de quelque chose de meilleur et une acceptation de la vie telle qu’elle est. On s’approche de la notion de dépouillement, de lâcher-prise, et non du gain et de l’attachement. Le grand paradoxe spirituel est que l’on trouve le bonheur en arrêtant de le chercher.
 

Syncrétisme

L’autre côté séduisant de cet ésotérisme est le mélange sans pudeur des traditions, qui laisse croire que l’on peut comprendre les religions sans effort et évoluer sur le chemin spirituel en lisant quelques livres sympathiques, ou en priant de temps en temps.
La meilleure façon d’atteindre une grande maîtrise et la dextérité au piano ou à la guitare, n’est pas de mélanger les méthodes d’apprentissage des deux instruments. Car le problème n’est pas tant de connaître la vérité sur le monde, mais de s’affranchir de nos mécanismes internes qui nous amènent à la souffrance. Si l’on brouille les pistes, si l’on élimine les spécificités et la profondeur de chaque méthode, on perd l’efficacité des chemins spirituels. L’authenticité des religions se manifeste par leur universalité, mais leur richesse consiste en leur spécificité. Pour guérir les malades, on peut entreprendre des études de médecine, d’acuponcture, d’ostéopathie, de psychiatrie… Mais est-il raisonnable d’étudier un peu de tout cela en même temps ?